Dernier enchaînement
(le meurtre)

A la suite de la question de la possession, approfondissons la problématique du rapport des démons avec la matière.

Il n'y a rien de plus étranger au diable que le corps et d'une façon générale, rien de plus hermétique pour lui que le monde matériel.

A cela nous pouvons avancer les raisons suivantes: pour commencer, les démons sont des puissances immatérielles, des substances séparées de toute corporéité. Le champ de leur connaissance ne s'établit pas à travers la sphère d'expériences de l'ordre du sensible: les démons n'ont pas d'organe des sens. Pour notre part, nous comprenons les choses qui nous entourent parce que nous les percevons: l'ouïe, la vue, l'odorat et le toucher sont les sens qui nous relient au monde matériel. A partir de là, l'homme est capable d'éprouver les plaisirs charnels les plus variés: l'orgasme, la dégustation de mets et de boissons exquises, le spectacle d'un paysage magnifique, etc. Toutes ces choses qu'un démon ne peut connaître. L'idée du diable jouisseur, charmant toutes les plus belles femmes n'est qu'un mythe. Seuls l'homme et la femme peuvent vivre la réalité de l'union charnelle.

Le démon, quant à lui, connaît les choses à travers les causes universelles qui président aux opérations de son intelligence. Cependant, connaître à travers les causes universelles, le singulier, ce n'est pas le connaître en tant que singulier. La connaissance que les démons ont de la matière est purement virtuelle. La réalité des phénomènes dans la matière n'a pas de singularité sensitive pour les démons.

Comment expliquer cette incapacité des démons à ressentir la singularité des choses existantes dans l'ordre matériel?

Les démons sont des anges déchus -10-. Avant de chuter, Dieu leur avait donné pouvoir sur l'ordre matériel de la création selon les lois établies pour la régir. On dit ainsi que les anges président aux mouvements des astres et qu'ils gouvernent les lois de l'univers selon les décrets de la volonté divine. "Les substances spirituelles supérieures meuvent les corps célestes supérieurs" (Saint Thomas d'Aquin, De Malo, Q. XVI, a. 10). Parmi les anges, certains se sont révoltés contre Dieu et parmi ceux-ci, au premier chef, se trouve le diable, qui, dans le passage de l'Apocalypse relatant leur chute, "figure" sous la forme d'un dragon: "Puis un second signe apparut au ciel: un énorme Dragon rouge-feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d'un diadème. Sa queue balaya le tiers des étoiles et les précipita sur la terre" (Apocalypse, 12.34). Les étoiles balayées, "figurent" ici les anges qui se sont révoltés contre Dieu; ces renégats, que l'on nomme plus communément les démons, par l'acte de leur rébellion ont perdu leur pouvoir effectif dans l'ordre de la création, étant donné qu'ils s'en sont volontairement exclus, "soit même que cela leur convienne comme châtiment du péché, pour lequel ils ont été précipités de leurs sièges célestes vers notre atmosphère" (De Malo, Q. XVI, a. 10).

Par leur péché, les anges renégats se retrouvent privés de toute participation à l'ordre de la création dont ils se sont exclus. Précipités sur la terre, à la suite de leur chef, satan (représenté dans l'Apocalypse sous la forme du dragon -11-), ces anges sont prisonniers d'un monde sur la matérialité duquel ils glissent, incapables d'en appréhender les réalités singulières sensibles - que nous autres hommes distinguons et auxquelles nous participons.

L'ange renégat est absent de toute participation aux beautés de la création; il habite un vide car son être ne s'applique plus à rien, ni dans les joies de l'ordre matériel, ni dans la joie parfaite et ineffable de la vision béatifique (c'est à dire, la contemplation de Dieu).

L'unique but poursuivi par l'ange renégat, revient alors, sans lui apporter de satisfaction, à continuer de détruire l'œuvre de Dieu et en particulier la plus fragile et la plus étonnante de Ses créatures: l'homme.

Chez l'ennemi de l'homme et de Dieu, la haine n'est même pas une motivation mais comme une seconde nature, qui fait de lui un perpétuel criminel: "il est dit en Jean (I, 3.8): "Depuis le commencement le diable pèche." Expliquant ce passage dans le De civitate Dei (XI, 15), Saint Augustin dit qu'il pèche toujours depuis le moment initial où il a péché " (De Malo, Q. XVI, a. 5).

Nous retrouvons ici la problématique de notre enchaînement: le meurtre. Parlant du diable, Saint Jean dit: "Dès l'origine ce fut un homicide" (Saint Jean, 8.44). Aussi, le meurtrier ressemble-t-il à celui qui est à l'origine du meurtre: "Celui qui commet le péché est du diable" (Première épître de Saint Jean, 3.8).

Jean-Yves, voyons maintenant, à partir d'événements que tu m'as rapportés, quel rapport le meurtre entretient-il avec le spiritisme?

Si tu te rappelles bien, tu m'as expliqué que Loïc s'était vanté auprès de toi des faits suivants:

Loïc et d'autres apprenti-spirites satanistes se sont installés, plusieurs soirs de suite, dans une camionnette, aménagée à l'arrière pour recevoir une table de spiritisme. Pourquoi une camionnette? Pour pouvoir se poster a un carrefour routier et pratiquer le spiritisme sans être vus. Pourquoi se poster à un carrefour routier? Comme Loïc te l'a dit: pour provoquer des accidents de la route. ""Viens avec nous, postons-nous pour répandre le sang, sans raison, prenons l'affût contre l'innocent"" (Les Proverbes, 1.11). Jean-Yves, tu les as entendus dire cela. Vois à quelles fins criminelles conduisent leurs pratiques!

Cependant, y a-t-il eu des accidents? Je n'en sais rien.

Jean-Yves, Loïc voulait te persuader que les accidents avaient réellement eu lieu. Il t'a déclaré que dans la camionnette, par le spiritisme, ils invoquaient S.A.T.A.N. et qu'ils lui offraient les victimes des soi-disant accidents provoqués. Ensemble, avec leur maléfique visiteur, ils auraient mis en œuvre les moyens magiques nécessaires pour parvenir à leurs fins criminelles.

Les sortilèges utilisés pour ce faire, existent-ils? Ont-ils un pouvoir réel?

Pour le moment la question n'est pas là. La seule chose évidente dans cette triste affaire, c'est que Loïc était convaincu en lui-même de meurtre lorsqu'il te parlait de ses exploits sataniques! Le diable, lui a fait goûter à la folie de son péché, en convainquant Loïc de meurtre. Dans la tête de Loïc, il ne faisait pas un doute, que ceux qui seraient morts par accident de voiture dans les alentours de la séance de spiritisme en cause, l'auraient été par sa faute, par son pouvoir, fruits empoisonnés de sa collaboration avec le diable (Loïc a contracté un pacte).

Cependant, quand les victimes ne sont qu'imaginaires (ou bien sans rapport avec la séance de spiritisme) alors qu'une personne est convaincue de meurtre, sur qui retombe le mal que la personne en question a voulu causer? Sur nulle autre que cette personne là même. Le mal retombe sur Loïc et sa clique; ils sont les seules victimes réelles: "C'est pour répandre leur propre sang qu'ils se postent; contre eux-mêmes ils sont à l'affût!" (Les Proverbes, 1.18).

A travers leurs pactes, c'est leur propre sang qu'ils versent. Par la pratique de la magie dans le spiritisme, c'est encore ce même sang qui les convainc de meurtre. C'est ce même sang encore qui les accuse de meurtre devant ceux et celles qu'ils ont cru avoir tués. Par la malédiction d'un sortilège, ils ont cru pouvoir ôter la vie. Mais ce sont leurs propres vies qu'ils condamnent de la sorte.

La malédiction ne touche jamais que ceux qui se maudissent; car faire un pacte avec le diable, n'est-ce pas se maudire?

Ensuite, que celui qui s'est maudit, cherche à maudire, ce qu'a entrepris Loïc, le prouve. Mais à cela, Jean-Yves, saches-le, une bonne fois pour toute: "Quand l'impie maudit son ennemi, il se maudit soi-même" (Ecclésiastique, 21.27). L'ennemi de l'impie, du criminel, c'est le juste, l'innocent.

Qu'ils prient Dieu d'effacer leur péché, de les soustraire à la malédiction du sang versé: "Libère moi du sang versé, Dieu, mon Dieu Sauveur et ma langue acclamera ta justice" (Psaume 50).

Revenons maintenant très précisément à la question de savoir si les sortilèges existent et si ils ont une réelle efficacité.

1/ Les sortilèges existent-ils?

La réponse est oui et non: oui, en tant qu'il existe des formules dites "magiques"; non, en tant que ces formules n'ont pas de pouvoir réel en elles-mêmes.

2/ Les sortilège sont-ils efficaces?

Si les formules n'ont pas de pouvoir en elles-mêmes, cela veut-il dire qu'elles n'en ont pas en tant qu'appel à des forces dites "supérieures"?

Je pense que la formule ne conditionne pas l'appel. C'est la volonté de celui qui appelle qui a cause de péché et qui rend l'appel possible: quant à la réponse, la balle est dans le camp du diable... il en usera pour causer le plus de mal possible.

C'est par sa volonté, tournée vers le mal, que l'homme peut entrer en contact avec les démons. Les formules de sortilège n'ont aucune efficacité en soi; dans leur emploi, seule la volonté humaine à cause de mal.

Ainsi le crime naît-il dans l'intention volontaire de faire le mal et se réalise-t-il par le passage volontaire à l'acte.

J'en profite ici pour rapporter les propos suivants que j'ai échangés à l'armée avec un dénommé Daniel: Dans sa chambrée, un de ses congénères invoquait tous les soirs le diable. Je demandais alors à Daniel s'il n'avait pas peur d'une éventuelle venue du diable. Ce à quoi il me répondit: "Je n'ai pas peur du diable, j'ai peur de ce mec. Il est complètement givré. Ce que je risque le plus, c'est que la nuit, il se rapproche de mon lit et qu'il me foute un coup de tabouret en pleine gueule!".

En effet, le "sortilège" le plus efficace c'est évidemment l'agression manu-militari. Les sortilèges qui tuent les gens à distance n'existent pas. Par contre, que des personnes soient amenées par suggestion diabolique à tuer, le fait est réel. J'en fourni pour exemple, l'affaire qui a secoué la Grèce l'été 1993 dernier, d'après un article de Serge Raffy dans Le Nouvel Observateur (n°1551, du 28 juillet au 3 août 1994), parvenu à ma connaissance alors que j'écris cet enchaînement sur le meurtre. Dans cet article, intitulé "Grèce: les messes noires des lycéens de Pallini", est rapporté le meurtre rituel de deux jeunes femmes sacrifiées au diable par un sataniste convaincu. Le meurtrier les a tuées à l'arme blanche et non pas à la magie noire. Il a été arrêté pour meurtre.

Cela dit, cet individu en question est-il plus fou que Loïc?

Il est seulement passé à l'acte en employant des moyens autrement plus redoutables que les artifices magiques lancés à distance par Loïc et sa clique depuis leur camionnette.

Pour conclure sur tout cela: la question de l'efficacité des sortilèges revient à se poser la question de savoir quels sont les pouvoirs des démons. Une grande partie de cet ouvrage est consacrée à cette question. Je pense y avoir largement répondu.

Au sujet du pouvoir des démons sur la matière, (et donc de l'efficacité des sortilèges), je résumerai ainsi tout mon propos: le diable voudrait nous faire croire qu'il possède un pouvoir sur la matière. Mais comme nous en avertit avec perspicacité Evagre le Pontique (auteur gnostique de la fin du IV° siècle ap. J.C), le corps est la meilleure protection contre les attaques des démons. Notre corps n'est cependant pas une barrière infranchissable pour les démons (comme le prouve les cas de possessions) mais il relève d'un ordre, en lui-même, complètement étranger aux puissances démoniaques.

Le donné physique et biologique humain est donc inviolable dans ses principes par les démons: "parce qu'il n'est pas proportionné à leur nature de changer l'ordre des éléments du monde" (Saint Thomas d'Aquin, De Malo, Q. XVI, a. 10, solution 8).

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