Chute libre !

 

Le passage donnait sur un escalier en colimaçon taillé dans la roche. Ils le descendirent tous les quatre à la queue-leu-leu. Dans l'ordre d'arrivée, Pipo, Dakktron, Duilin et Hairbald pénétrèrent dans une vaste crypte, illuminée par des lueurs enchantées. Les lumières tournoyaient entre les piliers de la salle. Les colonnes et les voûtes étaient peintes d'une belle couleur ocre, et les pans de plafond, délimités par les croisées des ogives, étaient recouverts d'un enduit bleu azur.

Comme des étincelles, les lueurs enchantées, déposées là par Lahoric, parcouraient la crypte en l'illuminant. Entre les colonnes, se dressaient des blocs rectangulaires en cristal de roche, de deux mètres de haut sur un mètre de large, à l'intérieur desquels étaient pétrifiés des corps humains.

Dakktron et Pipo se rapprochèrent d'un des corps prisonnier dans son bloc. Le magicien put lire une inscription en lettres d'or, gravée dans la roche transparente:

"Edward Woodward le Crocheteur: De loin le meilleur dans son ignoble métier!"

De leur côté, Duilin et Hairbald s'étaient arrêtés devant un autre bloc, sur la surface duquel l'Immortel lut la dédicace suivante:

"Zelt le Zélateur: disciple plus empressé que zélé, plus intéressé que dévoué!"

Hairbald contempla le cadavre demeuré intact, qui conservait sur le visage une expression contrariée.

Parmi les corps piégés dans les blocs, il y avait là, Max Tiruti le Ribleur, Scaron le Sycophante, Boglar le Racledenard, Ox Zaar l'Alchimiste, et bien d'autres encore...

- Et bien, fit remarquer Dakktron, nous voici en présence de la collection de trophées humains de Lahoric Redhorn. Suivez le guide: sur la droite figurent tous les voleurs qui tentèrent de dérober les biens de l'Archimage gardés dans son château d'Endarath... et sur la gauche, nous trouvons un joli échantillonnage de disciples et d'apprenti-sorciers dont Lahoric a jugé bon de se débarrasser. Ce Lahoric remonte dans mon estime, cette petite galerie de portraits est drôlement divertissante.

- Maître Dakktron, intervint Pipo, venez voir. Il y en a un de spécial par ici: il a les cheveux dressés sur la tête...

- Et quoi? répliqua le magicien.

- Il est encore vivant! expliqua Pipo.

La dédicace donnait les renseignements suivants: "Estéban Grandboutant: apprenti devenu indésirable! Pour l'anecdote: a survécu à l'immersion dans l'Olfal".

- Par les huit yeux d'Asphonesh le Bigleux, c'est bien vrai! L'impossible s'est produit: l'"olfalisation" du sujet n'a pas entraîné sa mort. Quelle terrible expérience a dû vivre cet Estébant Grandboutant!

- Quelle terrible expérience vit-il encore maintenant, corrigea Duilin. Estéban n'est pas mort.

- Et si on le faisait sortir? proposa Pipo tout guilleret.

- Pourquoi pas, accepta le magicien. Après tout, rien ne l'empêche, je connais la formule de désolfalisation. Voyons un peu... ah oui, c'est ça:

"Estebanar Testastaros! Olfalanil Fixatis Noctabaroc Lahorica Nulifior! Sulssifluminatagénor Sixiti Exitator. Fanëclor Sovakor!!!"

A l'écho de ces paroles, sorties des méandres de la mémoire arcanique de Dakktron le Fantasque, l'olfal se mit à fondre en dégoulinant le long du corps de l'infortuné Estéban Grandboutant. L'homme, que le magicien venait de tirer d'un sommeil sans rêve, était grand et mince. Il avait le visage émacié avec de grands yeux inexpressifs et une chevelure blanche aux longues mèches dressées sur la tête. On aurait dit une marionnette de théâtre faite pour provoquer les rires moqueurs des petits enfants.

Estéban Granboutant ne tint pas sur ses jambes très longtemps. Hairbald s'interposa pour l'empêcher de tomber à la renverse.

- Eh l'ami! le secoua Hairbald. Comment ça va? Revenez à vous; vous êtes sorti de l'olfal.

- Qu'est ce que c'est qui me parle? bredouilla Estéban encore sous le choc.

- Nous sommes des amis. Vous êtes libre. Souvenez-vous: Lahoric vous a immergé dans l'olfal mais à présent c'est fini...

- Ah bon! acquiesça Estéban sans comprendre ce qui se passait. Je me sens un peu vaseux... plutôt beaucoup, à vrai dire.

- Ca va aller, dit Pipo, qui fit boire à Estéban une gorgée de sa très forte liqueur.

Estéban Grandboutant revenait peu à peu à lui, et déjà Dakktron brûlait d'impatience de le questionner sur sa terrible expérience:

- Dites-moi, Estéban, quelle impression cela fait-il d'être plongé dans de l'olfal? ça doit être quelque chose, non?

- Euh... fit Estéban. A la vérité c'est moins désagréable qu'il n'y paraît. En effet, à peine condensé, l'olfal pénètre par tous les pores de la peau et remonte dans tout le corps jusqu'à la tête. Une drôle de sensation de frisson parcoure le corps. Un froid intense vous envahit. Je n'ai pas souffert très longtemps car mon âme s'est rapidement décorporée.

- "Décorporée", dites-vous? répéta Dakktron qui désirait plus de précision à ce sujet.

- Oui, sans nul doute, j'ai décorporé. Je me suis retrouvé aspiré dans un canal de lumière... j'étais comme aspiré, et pour finir, j'ai gagné le seuil d'une immense porte, d'où une voix m'a arrêté. La voix disait, je m'en souviens parfaitement: "Qui es-tu?" J'ai répondu très simplement en donnant mon nom, et la voix a répliqué: "Estéban Grandboutant, ton heure n'est pas encore venue car tu n'as pas encore accompli l'oeuvre de ta vie!" Je restais perplexe et attentif aux paroles prononcées, et la voix reprit: "Estéban, tu dois montrer le chemin à l'Elu afin qu'il triomphe de l'Esprit de Na Rog. Après quoi, les flots de la mort te submergeront et tu pourras gagner dans la joie la demeure éternelle de ma paix. Maintenant, retourne d'où tu viens et accomplis ton oeuvre..." J'ai regagné mon corps prisonnier dans l'olfal et, avant de m'endormir, une vision de l'Elu a captivé mes yeux.

- Bon, soupira Dakktron, notre pauvre ami Estéban a perdu la raison. L'olfal aura dû pénétrer par ses narines et ravager son cerveau! l'infortuné n'a plus toute sa tête. Mes amis, je vous prie d'avoir à son égard beaucoup de compréhension et de patience...

- Mais je ne suis pas fou! protesta Estéban.

- Oui, c'est ça, répondit Dakktron comme s'il parlait à un enfant. Sachons, mes amis, qu'il ne faut jamais contrarier un fou.

Estéban n'insista pas pour prouver sa bonne santé mentale. Il jugea le magicien trop buté pour parvenir à le convaincre, mais surtout, il avait à accomplir l'oeuvre de sa vie, ce qui réclamait certainement beaucoup de diplomatie...

Dakktron, Pipo, Duilin et Hairbald s'interrogeaient sur ce qu'ils allaient faire désormais, lorsqu'Estéban les convia à le rejoindre au fond de la crypte, où il s'activait, caressant de fines colonnes murales et palpant un mur apparemment nu.

Un prodige se produisit: le mur du fond de la crypte disparut en s'élevant vers le plafond. Estéban s'engouffra dans l'espace dont il venait de libérer l'accès. Dakktron, Pipo, Duilin et Hairbald, sans réfléchir, le suivirent prestement. Le magicien alluma la sphère d'ambre de son bâton ensorcelé; la lumière fusa dans la pièce secrète: c'était une salle circulaire, aux parois rugueuses; en son centre, reposait, sur un sol en terre battue, une grande dalle rectangulaire et épaisse en rubellite.

A côté de la dalle de roche rutilante, rouge violacé, se dressait un lutrin en pierre taillée, sur lequel un morceau de parchemin brun et craquelé était déplié. Sans plus attendre, machinalement, Dakktron s'avança jusqu'au lutrin. Il lut à haute voix le texte contenu dans le parchemin:

- "Sain de corps et d'esprit, moi, Lahoric Redhorn, en connaissance d'un péril de mort qui m'horrifie, ai décidé ici et maintenant de rédiger mes dernières volontés. Fait au château d'Endarath, à la date plus que symbolique du Second Lever Paraménique de la lune sanglante de Vénox...

Pris à mon propre piège, le labyrinthe de la vie se referme sur moi; la puissance arcanique qui, autrefois, décupla mes pouvoirs, aujourd'hui menace de m'engloutir dans ses ténèbres abyssales. Si je n'interviens pas, Endarath disparaîtra.

Ezno, mon ami, je vais partir et il se peut que je ne revienne pas en vie. Dans un cas comme dans l'autre, un enchantement que j'ai prononcé me ramènera avant le lever du 3ème jour de Khan, vivant ou mort, à la surface du monde.

Alors, peut-être démasquerai-je le mystère du mal qui nous terrifie.

Si par infortune, la mort m’enlaçait malgré tout, accueille ma dépouille mortelle et prends les dispositions nécessaires pour son repos éternel.

Ezno, mon ami, je t'abandonne ma collection de pièces rares et antiques; je sais que tu les chériras tout autant que moi, des mêmes mains avides. J'y ajoute ma bibliothèque de manuscrits d'alchimie, mes lexiques et guides de forge. Fais-en le meilleur usage maintenant qu'ils sont tiens; je n'ai jamais ignoré que tu en parcourais en secret la substance lors de mes absences!

Pour ce qui est des grimoires, des ouvrages d'arcanes, des parchemins magiques, des recueils thaumaturgiques, des objets insolites et enchantés, je lègue ce trésor hétéroclite au Roi d'Aquebanne, le Seigneur Sijaron III, avec l'espoir que sa Gracieuse Majesté fonde dans son royaume à partir de ces dotations une école de magie. Ezno, fais en tout cela pour le mieux."

"Que la victoire embrasse mon entreprise

Lahoric Redhorn Archimage

Volontés testamentaires"

- C'est plutôt sinistre, marmonna Pipo, qui commençait à se sentir mal à l'aise.

- Dites-moi, cher Duilin, demanda Dakktron imperturbable, quel jour sommes-nous?

- Nous sommes très exactement, et mon père Rhûmnil ne me démentirait pas, le 10ème jour de Khan le Fatal. Ce qui veut dire que Lahoric doit-être mort à présent puisqu'il n'est pas revenu selon le délai qu'il s'était imparti!

- Mais sa dépouille est introuvable, fit remarquer Hairbald. Je ne vois aucun corps sur la dalle de rubellite, ni même en dessous. La roche est translucide, et pourtant aucune forme n'en ressort...

- Cher Hairbald, Duilin dit juste, expliqua Dakktron, qui inspectait la dalle rougeoyante. Regardez bien, mes amis. La surface de la rubellite est mouchetée de petites pellicules noires. Attendez, je vais approcher la lumière de mon bâton, vous verrez mieux... La rubellite a une propriété curieuse que vous ignorez peut-être? Chauffée, la rubellite attire à elle les cendres! Lahoric a été carbonisé et ce sont ses cendres qui parsèment la dalle!

- Aïe! lâcha Pipo contrarié. Ca sent le roussi!

- Nous ne devrions pas nous attarder davantage en ce lieu, proposa Duilin...

Mais alors que Dakktron, Duilin, Pipo et Hairbald s'apprêtaient à rebrousser chemin, Estéban Grandboutant s'approcha du lutrin, retourna le parchemin de Lahoric et déclama la formule magique qui se trouvait inscrite au dos du testament!!!

Hairbald eut juste le temps de tourner son regard vers Estéban qui sembla lui confirmer d'un hochement de la tête qu'il venait d'accomplir son oeuvre...

Estéban, Duilin, Dakktron, Pipo et Hairbald furent emportés dans un espace illimité, baigné de ténèbres oppressantes.

Ils se virent, à la lueur du bâton du magicien, tomber en tournoyant dans la nuit d'un puits sans fond. C'était un puits noir, sans parois visibles ni palpables. Il n'y avait plus que leurs corps qui descendaient lentement en tournant sur eux-mêmes, perdus dans l'obscurité déserte et froide...

Hairbald fut saisi d'effroi. Le doute se fit en lui. Son esprit lui infligea le supplice tant redouté de croire revivre une hallucination. Le Kadaréen lâcha la céramique Kilimorienne et les pièces de monnaie qu'elle contenait se déversèrent en flottant dans le vide...

- Non! hurla-t-il dans un cri horrifié.

- Qu'y a-t-il, Hairbald? demanda Dakktron qui s'amusait à décrire des figures de style, avec son corps lâché dans le vide.

- Cela ressemble tout à fait à l'idée que j'avais pu me faire du néant, commenta Duilin en tournoyant.

- Quand s'arrête-t-on? demanda Pipo.

- Je suis devenu fou, gémit Hairbald, emporté par le désespoir!

Ils tombaient, descendant toujours plus profondément. La sensation du vide alentour asphyxiait leurs sens. Il n'y avait plus, ni hauteur, ni largeur, ni profondeur estimables, rien qu'un vide immense où n'existait qu'eux-mêmes.

Hairbald couvrit ses yeux de ses mains.

- Nous n'allons pas tarder à connaître ce qui nous attend, estima le magicien...

- Esteban! lança Duilin, si nous en réchappons, vous mourrez de ma main! Vous n'êtes qu'un furieux fanatique dénué de tout scrupule! Croyez-moi, vous mourrez!

- Peu m'importe! rétorqua Estéban. J'ai accompli mon oeuvre...

- Qui a eu l'idée géniale de le sortir de l'olfal, demanda Pipo?

- C'est toi, tête de linotte, rappela Dakktron avec un mélange de sévérité et d'amusement dans le ton de la voix.

- Oh, regardez! cria Pipo. Un fil rouge brille dans la nuit, là-bas, au fond...

- Je m'en doutais, expliqua le magicien. Dans toute quête, il y a toujours, à un moment ou à un autre, à affronter l'épreuve du "fil rouge".

- A-t-on droit à un joker? s'enquit Pipo.

- Non! coupa Estéban.

- Mais de quoi je me mêle! s'emporta Dakktron. Vous commencez à nous agacer à la fin. C'est notre épreuve! Vous n'êtes là qu'en tant que témoin, et les témoins se taisent dans ce genre de circonstances. Croyez-vous que nous soyons assez lâches pour refuser d'affronter notre destin?! Je suis Dakktron le Fantasque et l'on ne m'a jamais dicté ma conduite...

- Attention! nous sommes à portée du fil rouge, avertit Duilin.

Pipo, Dakktron, Duilin et Estéban s'agrippèrent au mystérieux fil rouge tendu dans l'immensité noire opaque. Les extrémités du fil rigide et lumineux se perdaient dans la nuit. Au contact du fil rouge la sensation de chuter cessa. Hairbald, quand à lui, sans ôter ses mains de ses yeux, continua de tomber dans le vide glacé.

- Hairbald! que faites-vous? cria Duilin. Accrochez-vous au fil!"

Le kadaréen s'enfonçait dans la nuit et ses compagnons le perdirent bientôt de vue...

Pour leur part, Pipo, Dakktron, Duilin et Estéban avaient retrouvé une dimension palpable. Ils venaient d'échapper à l'odieuse sensation de chute permanente. Ils pendaient désormais dans le vide, les mains agrippées au fil rouge...

- L'Elu est parti pour un grand voyage...

- Estéban, vous n'êtes qu'un vicieux gredin! grogna Pipo.

- Bon, assez! coupa Dakktron. Nous allons suivre une des directions le long du fil. Nous finirons bien par parvenir quelque part. Le fil doit bien avoir une extrémité attachée à quelque chose, non?

- Pipo, avez-vous une corde dans votre sac? demanda Duilin.

- Oui, j'ai toujours avec moi dans mon sac à dos mes très solides douze mètres de corde en lin tressé.

- C'est parfait, lancez-moi une des extrémités de votre corde... Et vous Dakktron, sauriez-vous créer des anneaux?

- Je n'ai pas les outils nécessaires pour forger dans l'immédiat des anneaux magiques. Voyons, soyez un peu raisonnable dans vos demandes!

- Je ne vous parle pas d'anneaux magiques, mais de vulgaires anneaux du style de ceux qui coulissent le long des tringles de rideaux dans les maisons.

- Vous déraisonnez! Est-ce bien le lieu et le moment choisis pour parler d’aménagement de fenêtres et de décoration d'intérieur?

- Ecoutez-moi au lieu de dire n'importe quoi! répliqua sèchement l'Immortel. Placez les anneaux invoqués autour du fil rouge, après quoi nous y ferons passer en boucles la corde de Pipo. Nous pourrons ainsi poser nos pieds sur la corde et progresser à l'aide de nos mains en tirant sur le fil rouge inamovible.

- Comme si je n'avais pas compris ce que vous vouliez faire! riposta Dakktron, vexé.

Le magicien fit apparaître cinq anneaux lumineux jaunes que traversait le fil rouge; de sa main, il les fit courir le long du fil et vérifia ensuite leur solidité en tirant dessus.

- Ca tient.

- Maintenant, reprit Duilin, nouez l'extrémité de la corde au premier anneau sur le fil rouge; puis faites passer le reste de la corde par les anneaux suivants. Enfin, fixez l'autre extrémité de la corde au dernier anneau encore libre. C'est bien... Nous pouvons chacun maintenant, prendre place entre deux anneaux en posant les pieds sur la corde et en nous tenant au fil rouge par les mains. Essayons...

Ils pendaient donc ainsi, les mains accrochées au fil rouge, leurs pieds prenant appui sur la corde. Les corps s'équilibraient mutuellement et la corde ployait entre deux anneaux de façon différente selon le poids des apprenti-funambules. Pipo se tenait tout de suite après Dakktron, qui se trouvait lui-même à une extrémité du dispositif; le poids du magicien était contrebalancé par celui d'Estéban Grandboutant, placé à l'autre extrémité, et par celui de Duilin.

- Bon! et bien par où va-t-on maintenant? demanda Dakktron. A droite ou à gauche?

- Peu importe, lâcha Estéban. A droite comme à gauche, c'est une mort assurée qui nous attend.

- Vous commencez vraiment à nous taper sur le système nerveux! s'emporta Duilin. Je vous sommes de vous taire sur le champ!

- Voyons Estéban, le réprimanda gentiment le magicien, faites un peu preuve d'optimisme, dégagez des ondes positives. Vous verrez, ça permet de réaliser des prouesses. Par Kianfarh, quelle incroyable situation! Sachez relever les défis. L'homme est né pour les défis.

- Prend-on à gauche ou à droite? s'impatienta Pipo.

- Bon, je prends la tête des opérations, déclara Dakktron. En avant à ma suite.

Ils partirent donc sur la gauche... Les anneaux glissaient le long du fil rouge et les apprenti-funambules progressaient en tirant sur leurs bras. Le dispositif fonctionnait. Ils avançaient tranquillement sans trop de peine.

Le temps s'écoulait. Leur progression se prolongeait dans la nuit sombre de ce lieu qu'hantait le néant. Le fil courait toujours devant eux, sortant de l'obscurité sans s'interrompre...

- C'est encore long? demanda Pipo. Quelqu'un sait-il où nous allons?

- Estéban, vous nous avez fait beaucoup de cachotteries depuis le début, rappela Dakktron; il serait peut-être temps de nous en dire un peu plus...

- Bientôt, notre sort sera réglé! prophétisa Estéban. Voyez plutôt ce qui arrive le long du fil rouge devant nous...

Glissant le long du fil, une espèce d'énorme bouclier aux allures de carapace se rapprochait! Sa taille était gigantesque, et en son centre, d'où semblait émaner le fil rouge, brillait une pierre précieuse de la taille d'un poing. C'était comme un rubis, à l'intérieur duquel crépitaient des flammes aveuglantes de lumière.

- Qu'est-ce que c’est? se risqua à demander Pipo.

- Un truc qui ne me dit rien de bon, commenta Dakktron.

- Vite, faisons demi-tour, préconisa Duilin.

Ils se mirent à tirer de toutes leurs forces sur le fil rouge, espérant s'éloigner rapidement. Mais l'écu titanesque gagnait sur eux de plus en plus de terrain. Son rubis scintillait de plus en plus intensément.

Dakktron fit passer son bâton dans sa ceinture déjà encombrée de tous les parchemins de magie de Lahoric. Il sortit de son escarcelle l'amulette de Dzakab. Quand tout à coup, plus terrifiant et plus assourdissant que le feu de la foudre, vint jaillir du rubis de l'écu, un éclair zébré d'étincelles crépitantes et aveuglantes. L'éclair avait l'éclat d'un embrasement de phosphore mais était rouge incandescent comme des braises sur lesquelles on aurait soufflé.

Dakktron eut tout juste le temps de prononcer la formule de Dzakab:

"Rakadaï Sinna Oktavar!

Rakadaï Sinna Lokbar!

Dzakabaï Nekdal Tsour!!!"

L'éclair de lumière dévorante fut absorbé par l'amulette dans un sifflement strident à déchirer les tympans! Dans la main du magicien, le miroir de l'amulette fumait...

Le rubis de l'écu qui leur faisait face, écumait de lumière. Une puissance terrible s'y concentrait à nouveau, prête à exploser d'un instant à l'autre.

Sans plus attendre, Dakktron incanta une fois encore:

"Rakadaï Sinna Oktavar!

Rakadaï Sinna Lokbar!

Dzakabaï Nekdal Tsour!!!"

Le long du fil rouge courut un nouvel éclair écarlate vrombissant...

L'amulette, en absorbant la décharge, fondit dans la main du magicien, qui secoua de douleur sa main, lâchant le précieux objet qui plongea dans la nuit...

- Nous sommes perdus! hurla Dakktron. C'est là ma dernière "Kianfarhonade"...

Mais soudain, le terrible bouclier au rubis bascula, et le fil rouge qui en émanait, se redressa. Dakktron, Duilin, Pipo et Estéban furent très vite emportés, aspirés vers le haut. Le néant qui les entourait fut bientôt envahi par un vacarme assourdissant. Dakktron, Duilin, Pipo et Estéban remontaient comme des flèches d'où ils étaient venus.

Sur le chemin accéléré de leur retour, ils croisèrent, à leur plus grande stupéfaction, des morceaux du château d'Endarath qui tombaient, sombrant dans le néant. Passèrent sous leurs yeux médusés, des pans de murs sur lesquels crépitaient encore des éclairs musicaux, des nuages d'ardoises arrachées aux toits, du mobilier, des bibelots, des pièces d'armure des manufactures de Lërskin, des bouts de passerelles et du pont, des lampadaires clignotants, des livres et des affaires en tout genre... Un véritable cataclysme défilait à côté d'eux.

La dépouille d'Endarath sombrait en se disloquant dans le néant tandis que Dakktron, Duilin, Pipo et Estéban remontaient à une vitesse prodigieuse vers la surface du monde des vivants.

Le magicien, l'Immortel, le petit homme et le disciple de Lahoric plongèrent dans une épaisseur liquide qu'ils traversèrent comme des bolides. Les quatre hommes se retrouvèrent aussitôt propulsés dans les airs! Ils purent, un bref instant, contempler l'étendue du désastre: les ruines d'Endarath finissaient de se disloquer dans l'eau bouillonnante du lac, qui jadis entourait le château. Mais leur vol s'interrompit net. Ils plongèrent à nouveau dans l'eau. Toutefois, le plongeon s'effectua dans un sens plus conventionnel cette fois-ci, du haut vers le bas.

Leurs corps éclaboussèrent la surface de l'eau déchaînée et s'enfoncèrent, entourés de myriades de bulles, dans le lac. C'était une fois de plus un nouveau bain forcé!

L'eau bouillonnait. Des spirales tournoyantes creusaient sa surface. Estéban Grandboutant, qui à l'évidence ne savait pas mieux nager qu'une pierre, coula à pic, aspiré dans un siphon. Pipo gagna rapidement une berge car il était heureusement tombé au bord du lac. Duilin crawla efficacement jusqu'à la rive, sur laquelle il s'affala, épuisé. Quant à Dakktron, il aborda un îlot, constitué des derniers restes de ce qui fut la fabuleuse demeure de Lahoric Redhorn. Et lorsque les eaux se calmèrent, le magicien rejoignit à la nage la berge, où l'attendaient Duilin et Pipo.

- Quelle poisse! jura le magicien, les parchemins de sort de Lahoric sont perdus. Même en les essorant pendant des siècles, on n’en tirerait plus rien! Tout ça pour du vieux papier mouillé dégoulinant d'encre...

- On a la vie sauve, rappela Duilin. N'est-ce pas le principal?

- Ce n'est pas le cas de tout le monde, contesta Pipo. Estéban a disparu sous les flots...

- De toute manière, je lui aurais repris la vie. Si Hairbald est maintenant mort, c'est de la faute de ce dangereux maniaque de la magie et des folles prophéties.

- Non, Hairbald ne peut pas être mort! s'opposa Pipo. Il s'en sort à chaque fois. Dakktron, vous l'avez vous-même déclaré solennellement par Kianfarh : Hairbald est son disciple. N'a-t-il pas traversé le Grand Reg des Douze Milles Colonnes? N'a-t-il pas traversé la Chevelure Océane? Ne traversera-t-il pas les eaux des profondeurs d'Endarath?

- Cette fois, se désola Dakktron, je crains qu'avec ou sans Kianfarh, Hairbald soit perdu...

- Ce n'est pas possible, il doit s'en sortir! Rien ne peut arrêter l'audacieux kadaréen.

- Si! Car ce qui nous a attaqué est l'abomination même... Je sais maintenant d'où venaient les incroyables pouvoirs de Lahoric. Le fou les puisait dans les profondeurs innommables du lac sur lequel il avait bâti sa demeure. Lahoric, tu n'étais que l'Archimage des Démons! Tu es mort, terrassé par des sortilèges incontrôlables. Moi, Dakktron le Fantasque, je vis parce que ma magie, moi, je l'ai apprise sur le bout des doigts aux cours de laborieuses et douloureuses années d'études. Ah! tu as voulu griller les étapes: vois! Tes cendres désormais collent à la rubellite pour l'éternité! Le fou meurt de sa folie.

Maintenant mes amis, oublions ce qui s'est passé... Il vaut mieux faire ainsi.

- Mais Hairbald, s'exclama Pipo!

- Il est mort, articula péniblement Dakktron...

Tout autour d'eux, les berges du lac étaient ceinturées vers l'extérieur par une très haute et longue muraille circulaire, dans laquelle deux passages avaient été percés. Les deux passages se faisaient face, au nord et au sud, de part et d'autre de l'étendue d'eau.

- Comment allons-nous sortir? demanda Pipo. Les murailles sont trop hautes et trop lisses pour être escaladées.

- Il nous faudra cette fois-ci, expliqua Dakktron, traverser le labyrinthe. J'en aperçois deux accès... A en juger par la position du soleil, cet accès là est au nord; c'est donc par conséquent celui-ci que nous prendrons...

- Faux! coupa Duilin. C'est l'autre passage qu'il faut prendre. Contournons le lac pour en rejoindre l'issue.

- Vous délirez cher ami, renchérit Dakktron. Le passage en question est plein sud; nous reviendrions sur nos pas.

- Et pourquoi pas!

- J'en conclue que vous renoncez à poursuivre la mission avec nous.

- Pas du tout, je désire toujours me rendre au nord pour trouver la Tour du Feu des Premiers Nés.

- Alors expliquez-vous au lieu de tourner autour du pot!

- C'est simple, n'avez-vous pas remarqué les décors de la céramique kilimorienne trouvée par Hairbald, et dans laquelle il avait rangé la collection numismatique de Lahoric?

- Non! et puis nous n'avons plus l'objet en question pour en faire maintenant une analyse stylistique! Vous n'avez vraiment rien d'autre d'intéressant à nous raconter?!

- Si, si, au contraire, c'est très important. Il y avait sur la panse du vase le dessin du labyrinthe...

- Il fallait le dire plus tôt, voyons!

- J'ai mémorisé le trajet à effectuer pour s'en sortir...

- Quelle mémoire! fit remarquer Pipo.

- Et oui, Rhûmnil mon père, dans mon jeune âge m'exerça la mémoire en m'obligeant à apprendre par coeur les tables astronomiques des Confrères du Second Levé Eliaque.

- Oui, oui, on sait déjà tout ça, s'impatienta Dakktron écoeuré. Bon alors, on vous suit cher Duilin...

Pipo jeta un dernier coup d'oeil en arrière vers les eaux du lac devenues sombres et calmes...

Duilin, Dakktron et Pipo traversèrent ainsi, sans se perdre, les méandres du labyrinthe de Lahoric Redhorn. Ils sortirent donc au nord et retrouvèrent la lumière qu'ils avaient un moment quittée en parcourant le dédale souterrain.