La Chevelure Océane

 

Lorsqu'il revint à lui, le kadaréen se découvrit étendu dans une plaine vallonnée, couverte de hautes herbes. Il se redressa et put contempler l'océan végétal qui remuait tout autour de lui.

Sous une brise légère, les herbes vertes et bleues ondulaient. Hairbald suivait des yeux les vagues végétales jusqu'à ce qu'elles se perdissent derrière l'horizon... Les herbes montaient et descendaient dans le vent, touchant, parvenues au point culminant de leur mouvement, la poitrine du Kadaréen. C'était un vent de sud qui les animait.

" Peut-être est-ce le même vent que celui dont profita l'aigle pour traverser rapidement les airs? supposa Hairbald. Se pourrait-il que ce soit, une fois encore, le même vent que celui qui m'arracha des mains la zéphirine? ".

L'aigle était parti. Il n'y avait plus de zéphirine... et pourtant, Hairbald ne craignait pas d'avoir été la victime d'une illusion, ni même de devoir subir à nouveau les effets d'un manque de drogue. Il décida avec fermeté qu'il poursuivrait son entraînement physique et qu'il s'y astreindrait régulièrement. Pour l'heure, ses épaules saignaient. Hairbald se rappela ce qu'avait dit l'Esprit des Quatre vents...

Le regard du Kadaréen erra sur la surface mouvante de l'océan végétal... " Quelle direction prendre? ". Il se mit à réfléchir. Soudain, l'idée de suivre la direction du vent s'imposa à son esprit.

Sans le secours providentiel du vent, Hairbald aurait été perdu, noyé dans l'océan végétal, car les herbes montaient, maintenant, au-dessus de sa tête, le recouvrant de leurs gerbes. L'inclinaison du sommet des tiges sous la brise lui fournissait l'indice de la route à suivre.

" Le vent peut-il changer et prendre une autre direction? " s'inquiéta un moment Hairbald. Il se força à croire que le vent garderait toujours la même orientation jusqu'à ce que lui-même s’extraie de l'épaisseur verdoyante.

Le naufragé écartait de ses bras endoloris les hautes herbes; certaines feuilles étaient tranchantes et ses mains saignaient, zébrées de nombreuses coupures. La progression devenait de plus en plus pénible...

Hairbald déboucha sur une colonie d'insectes, qui sautèrent à son passage de tiges en tiges, de feuilles en feuilles: ce furent des milliers de taches bondissantes, vert émeraude et or, qui s'écartèrent devant la silhouette massive du kadaréen. Les herbes se refermèrent ensuite sur le petit royaume de ces superbes insectes.

Hairbald poursuivait son chemin. De son crâne luisant, perlaient de grosses gouttes de sueur, sa barbe, mouillée, collait contre sa poitrine, et son torse, nu, portait les traces rougeoyantes laissées par les tiges et les feuilles des herbes coupantes. Il n'en pouvait plus, mais à chaque fois que le découragement se profilait à son esprit, Hairbald se reprenait en s'infligeant le supplice de la volonté contre l'épuisement et la douleur.

Submergé par les herbes, le kadaréen ne voyait plus le ciel, et seule la faible ondulation du sommet de la couverture végétale le renseignait encore sur son itinéraire. Il luttait. Le vent se manifestait toujours, soutenant son espérance, lui redonnant courage et souffle pour poursuivre.

Exténué, vaincu par l'épuisement, Hairbald écarta, comme pour la dernière fois, une brassée d'herbes de la muraille verte... Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il découvrit, derrière le rideau végétal, une étendue dégagée, ouverte sur la liberté!

Le naufragé venait de trouver un rivage où s'échouer. Il avança en titubant à travers un champ de chardons mauves aux feuilles aiguisées et tranchantes, marcha encore un peu, puis s'effondra sur un sol vierge, caillouteux et poussiéreux.

 

 

*

***

 

Pendant ce temps, beaucoup plus à l'ouest, sur le Pavé, progressait une colonne de trois chariots attelés et de cinquante cavaliers en armes. Les soldats et leurs équipages montaient vers les Marches du Nord. Les sabots des chevaux heurtaient le sol pavé de la vieille chaussée, les roues des chariots tournaient avec des bruits de craquements impressionnants, et les pennons des lances dressées des cavaliers claquaient sèchement dans les rafales du vent. L'air était froid, parcouru par des bourrasques venant du lointain nord.

Les hommes avaient fière allure dans leurs hauberts parfaitement ajustés et couverts, sur le flanc gauche, par un écu de bon métal. On ne distinguait pas leurs visages qui étaient cachés derrière les masques de casques argentés.

En tête du cortège, deux cavaliers caracolaient côte à côte. Ils étaient jeunes, riaient allègrement en prenant le vent dans la figure, qui agitait leurs longs cheveux blonds, et paraissaient agir comme s'ils étaient seuls sur la route. Les cavaliers qui les suivaient demeuraient impassibles, progressant en rangs ordonnés comme pour une parade. Au contraire du reste de la troupe, les deux jeunes gens de tête s'autorisaient, deci-delà, des escapades à gauche puis à droite de la route, se poursuivant à tour de rôle dans la campagne alentour, criant comme des fous et riant à pleines dents. Le reste de la troupe progressait toujours avec constance et dignité.

Les deux cavaliers fort dissipés s'étaient arrêtés sur le côté du Pavé. Ils regardaient maintenant la colonne passer tranquillement sous leurs yeux malicieux.

Il y avait là, sur le bord de la route, scrutant les soldats, un homme et une femme tenant fermement en mains les rênes de leurs montures. Ils avaient tous les deux une longue tignasse blonde et portaient une cotte de mailles aux rangs d'anneaux d'acier solidement entrelacés. L'homme, un sourire narquois relevé sur le coin des lèvres, lançait, à qui le croisait, un regard d'une rare détermination qui ne laissait aucun doute sur sa force de caractère. La jeune femme qui se tenait à ses côtés était très belle, mais d'une beauté sauvage, presque féline; dans ses yeux, translucides comme des perles splendides, brillait un feu inextinguible pour celui qu'elle aimait. Sa féminité indéniable cachait cependant à grand peine une nature farouche, dont la jalousie pour l'homme qui l'accompagnait pouvait faire d'elle un être sans pitié. Jusqu'à ce jour, tous ceux qui avaient voulu les séparer étaient morts la face contre terre. Les deux inséparables s'appelaient Mordril et Frigg.

- Dis Mordril, tu ne trouves pas qu'on s'ennuie?

- Que veux-tu?

- Ils sont trop sérieux, maugréa la jeune femme en désignant les autres cavaliers.

- Ce sont des soldats.

- Et dans les chariots, qu'y a-t-il?

- C'est un secret dont je suis seul dépositaire.

Frigg regarda Mordril avec un regard à la fois plein de tendresse et lourd de reproches...

- Bon! On transporte des astronomes et tous leurs tubes d'oeil pour regarder les étoiles du ciel.

- Qu'est-ce que cela a à voir avec la guerre? s'indigna Frigg.

- Est-ce que je le sais? Nous sommes au service d'un roi étranger; ceci explique cela. On doit les conduire là où ils nous dirons d'aller, c'est tout.

- Dis, Mordril, j'ai une envie...

- Oui, quoi?

- Et si on les secouait un peu, pour rire?

Mordril esquissa un sourire complice qui en disait long. Il s'avança pour se ranger au niveau de la colonne, et, se dressant sur ses étriers, il hurla l'ordre d'"en avant au galop!".

Les cavaliers comme un seul homme se jetèrent à bride abattue en avant tandis que s'ébranlaient plus lentement les chariots. Frigg, le visage plein de hargne, croisa les attelages des chariots. Elle en fouetta les chevaux au passage. Les bêtes hennirent et bondirent sur la route avec furie.

Dans les chariots, on entendaient des bruits de chutes, des cris et tout un remue-ménage d'affaires partant en pagaille. La jeune femme, ivre de joie, fit cabrer sa monture.

Le supplice durait et les astronomes hurlaient qu'on arrêtât le galop des chevaux. Mais Mordril commandait en tête, n'entendant plus rien et galopant toujours de plus belle. Frigg remonta le long du convoi pour rejoindre son amant, et parvenue à ses côtés, elle l'embrassa.

Le manège des chariots dura un bon moment, puis toute la colonne retrouva son allure coutumière. Les astronomes en profitèrent pour remettre un peu d'ordre dans leurs affaires éparpillées. Ils en avaient même semé en route. Ils s'en plaignirent auprès de Mordril, qui leur répondit tout bonnement qu'il n'y pouvait rien! Puis, devant leur insistance, le capitaine kadaréen refusa de perdre du temps à faire demi-tour pour récupérer les objets manquants. Les astronomes durent se résoudre à continuer la route sans plus attendre.

En fin d'après-midi, le soleil fit une apparition remarquée tandis que tombait le vent. Le ciel était d'une couleur gris perle étincelante.

Les écus des kadaréens bombardaient de lumière la campagne alentour. L'éblouissement se propageait en faisceaux étincelants jusque dans les sous-bois, de telle sorte qu'on voyait la colonne à des lieux à la ronde. Le métal et la lumière se confondaient en une fusion aveuglante. Sertis de tels joyaux d'acier, les cavaliers sentirent le feu de la renommée les embraser.

N'y avait-il donc personne pour contempler le spectacle éblouissant de leur chevauchée martiale vers les champs de bataille du nord?

Justement, sur la route, devant eux, un petit groupe d'hommes attendaient leur venue. Qui étaient-ils?

Au nombre de trois, les curieux s'approchèrent en marchant, tirant à eux par la bride leurs montures aux belles robes soyeuses. Mordril leva la main et le convoi stoppa dans un martèlement de pas et un cliquetis de métal.

Un homme s'avança face au capitaine et, se découvrant, le salua en exécutant une gracieuse révérence. Entre ses mains pendait un chapeau muni d'une plume de faisan. Amusé, il souriait en admirant le spectacle de la troupe en armes. L'homme portait des bas de chausses rouges et des poulaines jaunes aux extrémités maintenues en l'air par des bâtonnets plantés à l'intérieur de la chaussure.

Ses compagnons avaient des atours tout aussi bariolés. L'un revêtait une ample chemise blanche, aux plis savamment étudiés, avec une longue cape couleur lavande, des bords de laquelle tombaient des franges multicolores. Des instruments de musique de toutes sortes, un carnix, une lyre, un accordéon et un luth pendaient à sa ceinture et dans son dos. L'autre drille avait un bicorne de cuir rouge garni de plumes moutardes, fixé sur la tête jusqu'aux yeux. Un long manteau noir qui traînait au sol, masquait les contours de son corps ainsi que ses pieds.

- Permettez-moi de vous présenter mes amis, dit l'homme qui venait de faire une belle révérence. Voici mes compagnons: le ménestrel Lindëlos et l'incomparable Wooddrow. Je suis moi-même Daril. Nous venons des Vallons Enchantés.

- Et alors? lâcha Mordril.

- Et bien, nous aimerions savoir si vous n'auriez pas vu le Grand Oméron?

- Non! répondit sèchement Mordril.

- Qui est-ce? demanda cependant Frigg, poussée par la curiosité.

- C'est un magnifique papillon aux ailes d'or qui scintillent en vol, expliqua Daril.

- Oh oui! c'est un magnifique papillon, répétèrent après lui Lindëlos et Wooddrow.

- Vous cherchez un papillon, questionna plus avant Frigg?

- Oui, belle dame, reprit Daril. Nous sommes quelque peu confus, car en voyant l'éclat éblouissant de vos... boucliers nous avions cru reconnaître le battement des ailes du Grand Oméron.

- Ma parole, vous avez mangé de l'arsh sauvage, se moqua Mordril, pour confondre la Garde d'Honneur du roi Sijaron avec un papillon!

- Vous nous avez aveuglés, déclara Daril en noyant son regard dans les yeux de braise de Frigg...

- Oh là, manant! Je te trouve bien familier avec ma femme.

L'épée du capitaine avait jailli telle une étincelle de son fourreau. Une lumière bleutée et glaciale s'écoulait lentement le long de la lame menaçante... Daril, Lindëlos et Wooddrow firent de concert un pas prudent en arrière.

- Non! intervint un des astronomes qui venait de sortir d'un chariot. Non, capitaine, méfiez-vous, ce sont des Immortels!

- Et alors! riposta Mordril. Qu'est-ce que j'en ai à faire?

- Vous ne savez pas?!

- Qu'est-ce que je ne sais pas?

- Si vous prenez la vie d'un Immortel cela vous ôte automatiquement la vôtre également. C'est pour cela qu'ils sont immortels car nul n'ose leur reprendre la vie, pas même les dieux.

- Balivernes! Si ce têtard s'avise de poser encore son regard visqueux sur Frigg, immortalité ou pas, je lui flanque mon épée en travers de la gueule!

Pour le coup, Daril fixait ses extravagantes poulaines. Il avait saisi que le capitaine était assez fou pour le tuer quelle que fût l'immunité que lui conférait l'immortalité.

L'ambiance était plutôt tendue, lorsqu'une lumière clignota au dessus de leurs têtes...

- C'est le Grand Oméron, hurla Wooddrow en pointant son index vers la tache lumineuse qui traversait le ciel!

- Daril, tu n'aurais jamais dû me défier, menaça Mordril. Ton papillon, je vais en faire de la bouillie!

Le capitaine de la Garde d'Honneur s'élança au galop à la poursuite du Grand Oméron, bousculant au passage les trois immortels. Daril, Lindëlos et Wooddrow restèrent pétrifiés d'horreur à l'écho sinistre des paroles de Mordril.

Mordril balayait le ciel de son épée, devant laquelle virevoltait allègrement le papillon en produisant de la lumière, ce qui faisait beaucoup rire Frigg.

Le capitaine et le papillon s'éloignaient à vue d'œil, et bientôt ils pénétrèrent dans une sombre forêt.

- Non! pas par là, hurla Daril, c'est l'inextricable forêt de Pimprenelle!

A ces mots, Frigg éperonna vivement son cheval et s'élança à la poursuite de Mordril...

 

*

***

 

Sa gorge le brûla: Hairbald sentit un liquide chaud et piquant envahir sa trachée. Ses yeux s'ouvrirent sur la lumière du jour, une lumière crue qui l'aveugla.

A travers le battement de ses paupières, le kadaréen distingua trois formes penchées sur lui.

- Hairbald, réveillez-vous! ça va aller maintenant, articula une des formes.

- Je vous avais bien dit qu'il n'était pas mort, rappela une seconde silhouette.

- Il semble revenir de très loin, commenta enfin la troisième forme.

Hairbald accueillit du regard les sourires des trois visages penchés sur lui. Il reconnut la bonne bouille joufflue de Pipo, la face grimaçante de Dakktron et la figure jeune et lisse de Duilin.

- Mes amis, murmura le kadaréen...

- Oui, Hairbald, nous sommes là, tous de nouveau réunis, expliqua Pipo, ému.

- Je suis heureux de vous revoir, déclara sincèrement Duilin.

- Sacré Hairbald, quel drôle d’animal vous faites! lâcha Dakktron. Mais que vous est-il donc arrivé? Par où êtes-vous passés? On dirait que vous avez traversé la Chevelure Océane. Vous vouliez nous épater, c'est cela, n'est-ce pas? Je n'en reviens pas! Même le grand Dakktron le Fantasque n'en aurait pas fait autant pour frapper l'imagination de ses contemporains. Sacrebleu! Quelle formidable performance vous venez de signer là. J'en reste confondu et admiratif. Il va falloir que je travaille d'arrache-pied ma magie pour réussir un tel exploit un jour ou l'autre. Je vais méditer votre exploit, soyez-en sûr. Encore bravo...

- Bien, il faut requinquer notre ami, coupa Pipo. Vous pourrez le féliciter plus tard, Maître Dakktron. En attendant, je dois le soigner.

- Avez-vous besoin de quelque chose? s'enquit Duilin.

- Oui, de la graisse d'ecporiandre serait la bienvenue.

- Parfait, je vais chasser une de ces bêtes répugnantes. A tout à l'heure...

Duilin ramassa son arc et son carquois et courut vers un bois proche, sous le couvert duquel il disparut.

Le soir, le petit groupe, de nouveau au complet, dressa son bivouac dans le bois où Duilin était allé chasser l'ecporiandre. Au sommet d'un tertre, ils s'assirent en cercle autour d'un feu aux belles flammes vertes et mauves, allumé magiquement par Dakktron.

Hairbald avait le corps bandé et enduit de la graisse du monstre.

Ses trois compagnons l'observaient manger de bon coeur. Aucun d'eux n'osa l'interrompre par ses questions tant qu'Hairbald n'eût pas fini son repas. Pipo, plus impatient que Duilin et le magicien, trépignait d'envie d'écouter le kadaréen raconter ses aventures.

Enfin, Hairbald avala la dernière bouchée de miark brun qu'avait spécialement cuisiné Pipo pour les retrouvailles de son ami.

- Je pense que nous serions heureux de vous entendre nous raconter votre voyage, dit Duilin pour introduire la conversation.

- C'est vrai, ajouta aussitôt Pipo, je meurs d'impatience de vous entendre...

- Et bien, je crois qu'il ne m'est plus possible de me dérober plus longtemps à cet exercice narratif...

- Oui? alors... s'impatienta Pipo qui voyait Hairbald porter à sa bouche un gobelet de vin.

Hairbald réfléchissait tout en buvant: " Vais-je leur dire toute la vérité? Tildeberg et l'enlèvement de Coralysse. La zéphirine et le meurtre de Simbra l'apothicaire. Le stylite et l'aigle... Non, je ne peux pas! ".

Son visage s'était assombri et Pipo le remarqua:

- Vous ne voulez pas nous raconter votre voyage? Ce serait-il passé quelque chose de triste?

- Non, non, répondit vaguement Hairbald. Je prenais juste un peu de temps pour mettre un peu d'ordre dans mes souvenirs.

- Vous avez donc tant de chose à nous dire? questionna Pipo avec jubilation.

- Pour commencer, il faut que je dise à Duilin qu'il avait raison: ainsi, après mûres réflexions, ai-je décidé de raccompagner la jeune Coralysse chez elle, où elle doit être paisiblement en train d'honorer son nouveau foyer.

Les mots venaient difficilement à la bouche d'Hairbald et manquaient singulièrement de conviction.

- Je vous demande pardon, Hairbald, s'excusa Duilin. Je vous ai mal jugé. Les sentiments sont forts et l'on ne commande pas facilement à son coeur. Mais vous avez fait le bon choix.

Hairbald avait le coeur trop plein de chagrin pour répondre à Duilin. Le kadaréen contint difficilement ses larmes et poursuivit sa narration du mieux qu'il put:

- J'ai ensuite, comme vous d'ailleurs, rencontré Zoras Bardibuck, qui m'a chaleureusement accueilli. Il m'a parlé de votre passage. J'avais pris un peu de retard sur vous et j'étais décidé à vous rejoindre le plus tôt possible... Parvenu à un village troglodyte, sur la gorge du Gorlias, je ne vous avais toujours pas retrouvé. Je continuais donc plein nord sur vos traces...

- Plein nord?! l'interrompit Duilin. Mais au nord de la gorge du Gorlias s'étend le Grand Reg des Douze Milles Colonnes! Vous n'avez pas pu le traverser, à Douridaï, on nous a signalé qu'il était infesté de loups!

- Et bien, reprit Hairbald, je n'ai pas pris au sérieux leurs sornettes. J'ai donc entrepris de passer outre...

- Par les Dissonances Harmoniques de Kianfarh, quel culot! lâcha Dakktron.

- Et les loups? questionna Pipo, effrayé.

- Et bien, je n'en ai pas vu un seul! affirma le kadaréen.

- Ca alors! Et dire qu'on a fait des centaines de kilomètres supplémentaires pour contourner le Reg à cause de ces cloportes rampants de Douridaïens. Si j'avais su, je les aurais pulvérisés avec mon bâton magique; puis, j'aurais dispersé leurs cendres au vent de la colère!

- En fait, la traversée du Grand Reg ne s'est pas trop mal passée, poursuivit Hairbald. Je n'avais plus d'eau mais un orage a éclaté et j'ai pu remplir mon outre vide. Voyez-vous, le Ciel m'a aidé. Une fois le Reg franchi, j'ai attaqué la traversée de la Chevelure Océane. Après, vous connaissez la suite...

- Et bien, ça alors! Vous êtes... Les mots me manquent? reconnut Dakktron. Vous êtes... vous êtes... génial! C'est ça, vous êtes génial. Oui, génial! Quelle fantastique démesure dans le choix du défi et quelle grandiose sobriété dans la narration de l'exploit. Vous êtes tout simplement génial!

- Merci, fit modestement Hairbald, partagé entre la chaleur du compliment et la honte relevant du mensonge.

Pipo était admiratif, Dakktron terriblement excité, seul Duilin demeurait dans sa sage réserve habituelle.

" Quelque chose lui aurait indiqué que je mens ", s'inquiéta en pensée Hairbald, qui aussitôt chercha à détourner de son extraordinaire voyage l'attention de ses trois compagnons en les questionnant à leur tour sur leur propre itinéraire:

- Vous m'avez dit que vous n'aviez pas emprunté le Grand Reg. Par où donc alors êtes-vous passés?

- Après Douridaï, nous avons pris la direction de l'ouest, expliqua Duilin. Il y a, dans le prolongement de la falaise du village troglodyte, une rampe qui descend dans la gorge du Gorlias...

- Quel paysage magnifique forment ces falaises! J'en ai encore plein les yeux de ce coucher de soleil dans la gorge.

- Je tiens à dire tout de même, Maître Dakktron, intervint Pipo, que le long de la falaise, on nous a subtilisé notre panier à provisions. Nous n'avions, ce soir là, plus rien à manger pour le repas! Le coucher de soleil ne m'a pas fait oublier la plainte de mon ventre.

- Ce n'était pas bien grave. Dès le lendemain midi, on a pu se ravitailler à la carrière de marbre bleu, chez Izor le Nain. Et puis, trop manger, cela nuit à la pratique de la magie, cher Pipo.

- Izor le Nain, lui au moins, a bien compris mon désappointement face au manque de nourriture. Ce Nain a véritablement bon goût, et l'on est reparti chargé de victuailles. Seulement voilà, mon beau panier en osier, je ne le reverrai plus... Izor nous a expliqué qu'aux falaises de Douridaï sévit un bandit de la pire espèce: un forban, répondant au surnom de Loubig le Filou. Il pratique le vol à la canne à pêche. Figurez-vous, cher Hairbald, qu'il pêche comme cela depuis près de dix ans en toute impunité, et que tous les voyageurs mordent à l'hameçon. C'est quand même un peu fort!

- Ce n'était donc pas une illusion, pensa tout haut Hairbald...

- Vous aussi, soupira Pipo, vous avez été victime de ce Loubig.

- Oui! l'infâme m'a enlevé ma gourde de château Fomahault 3010.

- Ca c'est terrible! Et moi qui me plaignais pour un simple panier à provisions...

- Dites-donc, Hairbald, interrogea Dakktron, il venait d'où ce Fomahault 3010? Je croyais qu'on avait tout bu la dernière fois...

La conversation se prolongea jusqu'à très tard dans la nuit. Après avoir longtemps bavardé, ils se couchèrent enfin, heureux de leurs retrouvailles.

Hairbald pensa qu'il pourrait peut-être maintenant parvenir à accomplir sa mission et rejoindre bientôt Coralysse. Il eut comme la confirmation de ce secret espoir en découvrant dans le ciel noir l'éclat bleuté de l'étoile de sa belle.

Le lendemain matin, les quatre compagnons s'habillèrent pour la route. Pipo portait toujours son gilet bariolé à gros boutons, un pantalon court noir et de robustes brodequins qu'il cirait consciencieusement chaque matin. Il offrit à Hairbald une de ses chemises larges, dont il retailla le col à grands coups de ciseaux pour que le kadaréen puisse y passer la tête. Duilin, de son côté, donna une belle cape en tissu noir, qu'Hairbald plaça sur ses épaules par-dessus la chemise offerte par Pipo. Dakktron, qui était revêtu d'une simple robe marron en laine, serrée aux hanches par une large ceinture de cuir, n'avait rien emporté d'autre pour le voyage. Il regarda amusé ses compagnons habiller le kadaréen.

Ils reprirent ensuite le chemin de la Tour du Feu des Premiers Nés. Hairbald monta en croupe avec Dakktron. Les cavaliers laissèrent derrière eux le bois où ils avaient passé la nuit. Après quoi, ils piquèrent un galop en direction d'une plaine bosselée.

L'endroit était parsemé de monticules dénudés. Curieusement, toutes les buttes se trouvaient auréolées de rubans de superbes fleurs rouges, roses et blanches.

- Pourquoi n'y a t-il pas de fleurs sur les buttes? questionna Pipo.

- Eh, eh! ricana Dakktron, moi, je sais pourquoi...

- Ah oui? pourquoi donc alors?

- Petit curieux, tu aimerais bien savoir...

- Oh oui! acquiesça naïvement Pipo.

- C'est très simple, les fleurs savent qu'il ne faut pas aller sur les buttes.

- C'est tout!

- C'est suffisant pour ne pas se faire écraser.

- Je ne comprends pas?

- C'est limpide pourtant, cher Pipo. Vois-tu, il y a un Giganthrope dans le coin.

- Le Giganthrope dont nous a parlé Izor?

- C'est cela même, petit homme. Et si le Giganthrope nous rencontre, il nous écrasera comme des mouches sous ses pieds titanesques. Mais les fleurs, le gros sentimental les respecte. Ainsi le monstre parcoure-t-il la plaine de butte en butte, enjambant les plates-bandes fleuries...

- Ah!

- La nature est ainsi faite, philosopha Dakktron.

- Et si on se déguisait en fleur, proposa Pipo en parade d'une éventuelle agression du Giganthrope.

- Pas la peine, nous autres, on s'en moque bien des fleurs. On peut bien les piétiner, et le monstre ne nous écrasera jamais avec les fleurs. C'est si délicat les fleurs, ironisa le magicien...

Toute la matinée, les cavaliers piétinèrent sans aucun remords les tapis fleuris de la plaine bosselée du Giganthrope. Hairbald remarqua que Duilin était soucieux.

- Tout va bien? lui demanda-t-il.

- Tout va bien, ou presque... La route s'annonce difficile. Dakktron et moi-même avons beaucoup réfléchi à l'itinéraire à suivre... Nous avons dû, les deux dernières semaines, contourner le Grand Reg des Douze Milles Colonnes en remontant très à l'ouest. Nous avons même rejoint un moment le Pavé. Nous sommes donc en retard sur l'horaire de la mission. Je vous rappelle que l'on doit trouver la tour avant que les combats ne s'engagent. Alors, il ne nous reste plus qu'à filer tout droit plein nord-est, et c'est là que commencent les difficultés...

- Il n'y a pas vraiment de problème, signala Dakktron, sûr de lui. Tout droit devant nous se dresse Endarath.

- Endarath? répéta Hairbald.

- Endarath est la demeure d'un Archimage. Il est connu sous le nom initiatique de Lahoric Redhorn.

- Un Archimage? s'enquit Hairbald.

- Oui, c'est une sorte d'apprenti-sorcier. Je n'en ferai qu'une bouchée!

- Vous êtes certains de vous, alors?

- Eh! le kadaréen, pour qui me prends-tu! s'emporta le magicien. Ne suis-je pas Dakktron le Fantasque, maître incontesté d'Hollywillow! Celui qui me vaincra n'est pas encore né.

- De toute manière, rappela Duilin, on n’a guère le choix: à droite d'Endarath, il y a les glauques marais Tchonitz, où l'on s'enlise à jamais, et à gauche, l'ensorcellée forêt de Pimprenelle.

- Je comprends bien le problème, acquiesça Hairbald.

Ils prirent donc tout droit devant eux vers Endarath...

La plaine bosselée s'achevait aux pieds d'Endarath. A l'ouest s'étendait l'inextricable forêt de Pimprenelle aux sombres reflets, et à l'est, planait, sous la forme d'un nuage brunâtre, la puanteur des marais Tchonitz. Entre les deux domaines, aussi dangereux que mystérieux, trônait le majestueux et lugubre château d'Endarath...

- Il a plutôt les moyens, Lahoric Redhorn, fit remarquer Hairbald. Pour un simple apprenti-sorcier balbutiant ses sorts, à voir sa demeure, il a l'air fort doué!

Dakktron haussa les épaules.

De fait, la demeure de Lahoric Redhorn s'élevait sur huit degrés de murailles successives, hérissées de tourelles en forme de fusées et ajourées de centaines de passerelles et de balcons sculptés. Le château était construit dans un matériau noir, luisant, sur la surface duquel glissaient à chaque seconde des milliers de petits éclairs bleutés. Les myriades de feux follets électriques produisaient une musique aux mélodies aléatoires.

- C'est fantastique! s'exclama Pipo.

- Du vrai mauvais goût! riposta Dakktron. Lahoric Redhorn voudrait nous faire croire qu'il est le disciple de Kianfarh. Ce que j'entends là ne ressemble en rien à la beauté ineffable des Dissonances Harmoniques du Maître.

- Lahoric connaît-il Kianfarh? demanda Duilin.

- Oui, un peu, je crois, concéda le magicien...

- Je pense qu'il serait préférable de demander poliment si l'on peut passer, suggéra Hairbald.

- Pouah! Je vais lui faire avaler son lutrin magique à ce Lahoric. Hairbald, regarde-moi... Je le sais maintenant, nous sommes tous les deux les seuls vrais disciples de Kianfarh: à nous les Dissonances Harmoniques!

Ils avançaient, les yeux fixés sur la demeure enchantée... Ils avançaient au pas... Ils avançaient très prudemment... Ils s'arrêtèrent net!

Il y avait un panneau planté sur le côté du chemin sinueux qui menait aux portes du château:

" Propriété privée. Défense d'entrer. Attention! Giganthrope méchant! "

- Regardez là-bas! lança Duilin.

Leurs regards convergèrent vers une pyramide. Elle était faite de blocs de pierre entassés les uns sur les autres. A la base de la pyramide, il y avait une entrée monumentale. L'ouvrage faisait bien quinze mètres de haut sur trente de large.

- C'est la niche du Giganthrope, dit Dakktron en souriant.

Le magicien s'avança en entonnant le Chant d'Arcane de la Terre en émoi et, saisissant à deux mains son bâton, il le planta d'un coup sec dans le sol! La sphère explosa de lumière et la terre se mit à trembler violemment. Les chevaux se cabrèrent. Pipo, Duilin et Hairbald roulèrent à terre. Ils ne purent se relever, cloués au sol par les secousses.

Devant eux, la pyramide se mit à osciller, et bientôt, elle s'écroula en un chaos de rochers épars. Quand le tremblement de terre cessa, seul restait en place un gros tas de blocs, formant un éboulement sur la vaste base d'origine de la pyramide.

Dakktron se releva en s’époussetant. Puis il se retourna vers ses compagnons abasourdis:

- Pas mal, non?

- Prévenez, la prochaine fois, s'irrita Duilin qui n'appréciait guère le procédé.

- Et bien, maintenant, déclara hilare le magicien, nous pouvons passer tranquillement. Le Giganthrope est six pieds sous terre. Jolie tombe, non?

Hairbald n'en revenait pas. Il regarda Dakktron avec stupeur et désapprobation. "Les Dissonances Harmoniques lui montent à la tête, pensa le kadaréen.

Pipo restait bouche-bée, comme égaré dans la tourmente des événements, cherchant ses repères et ne sentant plus ses jambes encore toutes flageolantes.

Après s'être remis de leurs émotions, les quatre compagnons approchèrent de la porte du château d'Endarath.

Face à eux, se dressait une très haute muraille noire, au milieu de laquelle vibrait un halo de lumière incandescente.

- Ce n'est pas une porte, contesta Pipo. Il n'y a pas de serrure!

- Mais si c'est une porte. C'est seulement une porte peu ordinaire, dit le magicien. C'est une porte de lumière.

- Et comment passe-t-on? demanda Hairbald.

- On n’a qu'à frapper à la porte et on nous ouvrira, proposa innocemment Pipo.

- Surtout pas, pauvre fou! s'interposa Dakktron. La lumière t'arracherait instantanément la main!

Ils se tenaient devant la lumière qui vibrait dans un bruit semblable à celui d'un gros bourdon. Il y avait de temps en temps des sautes d'énergie qui faisaient trembler la barrière lumineuse. L'obstacle paraissait tout compte fait très menaçant.

Les quatre compagnons réfléchissaient au moyen de franchir l'obstacle. Dakktron se recula un peu. Il interpella vivement l'Archimage:

- Lahoric, ouvre-nous! Je suis Dakktron le Fantasque et je ne plaisante pas question magie! Je viens d'enterrer ton toutou et je peux faire plus de dégâts encore. Si tu...

Du côté de ce qui était une pyramide, un rocher roula bruyamment. Une énorme paluche avait surgi de l'éboulement et repoussait les blocs du dessus!...

Il y eut un moment de silence chez les aventuriers qui restèrent figés devant la porte. Le Giganthrope commençait à émerger de son tombeau...

-Vite, vite, cria Pipo, le monstre se réveille! Il faut ouvrir la porte immédiatement!

Dakktron, un moment décontenancé, finit par sortir un curieux objet métallique de son escarcelle. Dans sa main droite, brillait une amulette avec en son centre un miroir d'argent. C'était l'amulette du défunt Dzakab. Le magicien éleva l'amulette devant le mur de lumière et incanta:

- "Rakadaï Sinna Oktavar! Rakadaï Sinna Lokbar! Dzakabaï Nekdal Tsour!!!"

Instantanément la lumière se concentra au centre de la porte et fusa en sifflant vers le miroir de l'amulette qui l'absorba. Il n'y avait plus de lumière vibrante, plus de porte. Le passage était libre...