Ponatrax le Stylite

 

 

Mal à l'aise, Hairbald continua par le sentier escarpé au-dessus du vide. Il marcha sans pouvoir apprécier la distance qu'il avait parcourue, ni dire combien de temps cela lui avait pris. Donc, après un certain temps, le kadaréen atteignit la crête de la falaise opposée à celle par où il était arrivé au village troglodyte. Il y avait une rampe rocheuse qui descendait au fond de la gorge, mais son orientation était plein ouest. Hairbald s'avança sur le sommet de la falaise, d'où s'étendait un vaste plateau désertique, connu sous le nom de Grand Reg des Douze Milles Colonnes. Selon son souvenir des cartes, l'Odja Däro se trouvait au nord du Grand Reg des Douze Milles Colonnes et du rideau de l'épaisse forêt de Pimprenelle et des Bayous Tchonitz. Il lui fallait donc traverser l'étendue caillouteuse et aride du reg. Sa gourde était perdue, mais le kadaréen avait encore avec lui une outre pleine d'eau. " Cela suffira-t-il? ", se demanda Hairbald. Il soupira puis avala une feuille noire...

Le kadaréen courait à travers l'étendue chaotique de pierres éclatées et usées, autour desquelles une poussière grise tournoyait, décrivant des arabesques volatiles. Le paysage se fondait en teintes brunâtres sous un ciel opaque et brillant comme une perle précieuse polie. Hairbald traçait droit devant lui, porté par le souffle de la zéphirine.

Le kadaréen, s'il l'avait pu, aurait lutté de toutes les forces de sa volonté pour refuser d'admettre ce qu'il entendait. Un hurlement bestiale montait jusqu'à son esprit: un loup hurlait dans la lande désertique. Son cri déchirait le silence jusque-là préservé dans le sanctuaire de pierres du "Grand Reg des Douze Milles Colonnes". L'écho de la menace planait, porté par le vent.

Hairbald se mit à courir de plus belle car derrière lui un loup avait surgi. "Je deviens fou, ma raison m’abandonne, se répétait le kadaréen. Comment les loups peuvent-ils vivre en un lieu sans eau ni nourriture? Sans nourriture, dis-tu? Et toi, qu'est-ce que tu es? Oui, je sais, je suis de la bonne viande prête à être croquée! Mais ce loup est une illusion comme toutes les précédentes. Je deviens dingue... On ne sait jamais, je ne vais pas prendre le risque de savoir si ce loup est un vrai loup!". Hairbald se parlait à lui-même en courant lorsque deux autres loups rejoignirent le premier dans sa chasse. Ce fut bientôt une meute que le kadaréen avait à ses trousses...

Hairbald ne pouvait plus revenir sur ses pas, ses arrières pullulaient de loups affamés, mais devant lui, son horizon visuel s'ouvrit sur une colonne qui trônait là, dans le désert, tel un phare abandonné par les eaux d'une mer disparue. Il se rapprochait à vive allure, toujours poursuivit par les loups, qui gagnaient du terrain sur lui et qui finiraient immanquablement par le rattraper et le...

- A l'aide! hurla Hairbald.

La colonne de près de huit mètres de haut qui se dressait devant lui, était cannelée, ses tambours avaient un diamètre d'environ un mètre et son chapiteau corinthien supportait une plate-forme carrée de deux mètres de côté. La colonne était en marbre veiné de rose.

Hairbald s'arrêta au pied du monument. " Je ne pourrai jamais l'escalader ", remarqua-t-il.

Les loups jaillissaient de toute part; le kadaréen était maintenant complètement encerclé par un océan de bêtes féroces, qui allaient, d'un moment à l'autre, bondir sur lui...

Du haut de la colonne apparut un homme, qui déploya sa barbe démentielle par dessus le bord de la plate-forme. De son visage buriné jusqu'aux pieds d'Hairbald, sa barbe grise et épaisse pendit, telle une corde lancée au secours du kadaréen menacé par les loups.

- Je rêve! s'exclama Hairbald incrédule.

- Figure-toi, crâne d'oeuf, que je connais beaucoup de rêveurs qui se sont fait dévorer par les loups! Monte, si tu tiens à la vie.

Hairbald empoigna l'impressionnante barbe et il gravit la haute colonne tandis que l'homme poussait des cris de douleur pilaire. Les loups se jetèrent sur le kadaréen, mais avec une fraction de retard qui le sauva.

Parvenu au sommet, Hairbald s'affala à l'abri de la plate-forme et l'homme remonta vivement sa barbe salvatrice qu'il rangea soigneusement.

- Je suis devenu fou, conclut Hairbald.

- Et bien, c'est comme cela que tu me remercies, crâne d'oeuf!

- Mais comprenez-moi, vous n'êtes qu'une illusion...

- Pour une plaisanterie, elle ne manque pas de matière, celle-là! Et si je te dis que j'existe bel et bien, ça te dérange?

- Et ces dizaines de milliers de loups, rétorqua Hairbald qui jeta un oeil en bas, vous n'allez pas me faire croire qu'ils existent également?

- Je dois reconnaître qu'il y en a beaucoup; mais leur nombre ne veut rien dire puisque nous sommes ici dans le Grand Reg des Douze Milles Colonnes.

- Mais comment font-ils pour se nourrir?

- C'est très simple: ils mangent les stylites qui renoncent à leur ascèse et tous ceux qui viennent leur rendre visite. De fait les vocations sont devenues rares, bien que celles des stylites en place s'en soient trouvées par là-même affermies, et pour cause! Lorsque les loups n'ont rien eu depuis longtemps à se mettre sous la dent, ils migrent en des terres plus accueillantes pour eux. Mais sois-en sûr, ils reviennent toujours, car ils servent les forces du mal, qui ont par ici un gros arriéré à régler avec nous autres les stylites. Pour tout dire, on les agace sec!

Hairbald ouvrait de grand yeux, étonnamment surpris.

Dans l'espace réduit de la plate-forme, il y avait dans un angle une grande jarre en grès recouverte par une planche circulaire en bois et, sur le sol, une tringle en bronze, une pierre à feu, une peau tannée, un rhyton en argile cuit et les restes d'un feu.

- Alors, comment te nommes-tu? demanda le stylite qui observait Hairbald. Je ne vais pas continuer éternellement à t'appeler crâne d'oeuf, hein?

- En effet je préfère que vous m'appeliez Hairbald.

- Et moi c'est Ponatrax, mais je suppose que tu n'es pas venu jusqu'ici pour voir un vieil hibou de mon espèce! Mais si ce n'est pas pour devenir mon disciple, ni pour m'apporter à manger, car je vois bien que tu n'as rien à m'offrir, pourquoi donc es-tu là?

- Je voyage vers le nord...

- On ne t'a pas dit, à Douridaï, qu'il y avait des loups par ici! Ils n'auraient quand même pas fait une aussi criminelle omission. Ils savent très bien qu'il y a des loups, ça fait des années qu'ils ne prennent plus le risque de m'apporter à manger, les bougres.

- Non, c'est moi qui ait oublié de le leur demander.

- T'es une vraie petite tête de linotte, Hairbald! Va falloir changer ça si tu veux vivre un peu plus d'une heure à l'avenir... Tu me donnes l'impression d'avoir eu beaucoup de chance jusqu'à présent.

- Pas du tout! s'emporta Hairbald. C'est tout le contraire! Celle que j'aime est loin de moi, retenue captive par un puissant seigneur. Je dois accomplir une mission au-dessus de mes seules forces et je ne parviens pas à rejoindre mes compagnons d'expédition. Enfin, et c'est le plus terrible, je suis malade, drogué. Je deviens comme fou dès que je n'en prends plus...

Hairbald exhiba dans ses mains les feuilles de zéphirine qui collaient à sa peau par la transpiration. En voyant les feuilles noires, le stylite considéra son visiteur d'un autre oeil:

- En effet, dit-il, tu as un gros problème...

- Je sais, et vous ne m'aidez pas beaucoup en me le disant. Je souffre. Vous comprenez, je souffre horriblement.

- Il faut remettre tout cela au jugement du souffle, admit le stylite. Je ne parle pas du souffle de la zéphirine mais du souffle divin, du souffle qui vient des quatre vents. L'acceptes-tu?

- Accepter quoi? s'inquiéta Hairbald. C'est quoi cette affaire?

- Du calme, gentil coléoptère. Il suffit de se laisser faire, d'attendre...

L'air environnant la colonne était stagnant et lourd. Hairbald, suant, les mains ouvertes pleines de zéphirine, regardait anxieux à droite et à gauche d'où pourrait venir la réponse du jugement... Le stylite jouait avec sa barbe en marmonnant des mots inaudibles du bout des lèvres. Quand tout à coup, un vent puissant se leva, venant de nulle part, qui, enveloppant la colonne, passa rageusement entre les deux hommes, arrachant des mains d'Hairbald son contenu de zéphirine. Les feuilles noires s'envolèrent en tourbillonnant dans les airs, dispersées par le vent.

- Ma zéphirine! s'écria Hairbald qui ne parvint pas même à retenir une feuille.

La surprise avait été totale; mais à quoi donc s'attendait-il pour se sentir ainsi lésé puisqu'il avait accepté l'idée d'un hypothétique jugement? Il s'en voulait d'avoir fait confiance au stylite et de se retrouver, une nouvelle fois, dépourvu de la drogue dont il avait tant besoin.

- Vous m'avez trompé! hurla-t-il à l'adresse du stylite. Je vais vous tuer, sale monstre!

- Vas-y, Hairbald, tu en as l'habitude maintenant! Je ne serai pas le premier que tu tueras à cause de cette drogue.

- Comment le savez-vous? questionna Hairbald terriblement impressionné.

- Celui qui dépend de la zéphirine a pour maître le mal. Avec un tel maître, qui n'a pas déjà tué? Je ne suis pas un devin mais je sais reconnaître le mal!

Hairbald lâcha son arme et éclata en sanglots. Il venait de prendre conscience de la moisson de mort que le poison avait semé en lui.

- Hairbald, tu as trop fait preuve de faiblesse, il est urgent que tu apprennes à te battre victorieusement contre les forces du mal. Et tu sais quoi, je suis justement une sorte de spécialiste en la matière. Ca fait des années que j'attendais d'avoir un disciple. Bon, à vrai dire, tu n'es pas du tout prêt, mais j'accepte de prendre le risque d'être ton mentor et de te former. Du reste, si tu préfères un autre stylite, le plus proche est à cinq kilomètres d'ici: il s'appelle Sarcolion. Nous avons fait édifier en même temps nos colonnes; je me rappelle, c'était le jour de la fête de la Nusaréade, tous les gens de Douridaï étaient venus. Ah! si j'avais su, ce jour-là, tout le temps que je resterai perché à cette colonne, et bien peut-être que... Hum, je te prie de bien vouloir m'excuser, Hairbald, mais tu sais, ce n'est pas tous les jours que j'ai l'occasion de faire un brin de causette. Je disais donc que tu vas devenir mon disciple. Sache que c'est normalement, pour un disciple volontaire, un grand honneur que d'avoir un tel patronage et de recevoir un si sage enseignement.

Somme toute, à y bien réfléchir, Sarcolion est d'une austérité épouvantable, ce qui pour un débutant risquerait d'être rebutant au possible. Il y aurait bien aussi à proximité Xercatille, mais j'ai comme ressenti dans la communion de prière qu'il était maintenant au Ciel. Etre enseigné d'en haut pourrait bien se faire avec de bons résultats... Ah! mais j'y pense, quand tu auras acquis assez de forces pour mener seul le combat et que tu te sentiras à l'étroit ici avec moi, si, si, ça arrivera vite, et bien tu n'auras qu'à aller prendre possession de la colonne de Xercatille. Evidemment, il faudra s'assurer que les loups soient partis assez loin pour faire sans danger le trajet.

Pour les questions d'ordre matériel, sache que j'accepte de partager avec toi le confort de ma barbe pour dormir. Quant à la jarre que tu vois là, elle se remplit lorsqu'il pleut. Je t'en offre les trois quarts. Pour un novice, il vaut mieux ne pas commencer trop durement à se restreindre. Le milieu naturel nous y oblige assez. De fait, on se douche quand il pleut. Ah oui! j'allais oublier de te dire qu'il faut veiller à recouvrir la jarre pour que la poussière ne s'y dépose pas et que les insectes ne viennent y pondre leurs oeufs. Le rhyton sert à puiser l'eau. Question nourriture, tu verras, Dieu nous est d'une aide providentielle par les soins d'une famille de faucons qui habite derrière l'horizon de ce côté là... Tu feras leur connaissance le moment venu, ils viennent de temps à autre m'offrir un volatile qu'ils ont chassé et un peu de bois pour allumer un feu de circonstance. Tu vois, petit veinard, on mange même cuit! Avant, les villageois de Douridaï m'apportaient à tour de rôle un petit panier à provisions qu'ils accrochaient à ma barbe. J'ai encore deux petites choses à te montrer: la tringle en bronze et la peau, montées, forment un parasol, propre à nous protéger du soleil lorsque ce chaleureux frère devient trop généreux.

Voilà pour les questions d'ordre matériel. Passons maintenant au domaine spirituel dans l'ordre duquel tu as beaucoup à apprendre. Une cure de désintoxication à la zéphirine s'impose, mais nous reviendrons sur cela tout à l'heure. Tu en conviendras, nous avons tout notre temps... Bref, chez les stylites, il y a une règle commune bien qu'aucun d'entre nous ne puisse venir contrôler si nous la respectons. Par la force des choses, les loups nous y contraignent. La règle des stylites est la suivante:

Un: Vivre en haut d'une colonne; c'est la base sans laquelle on ne serait même plus de nom des stylites! Deux: Vivre aux quatre vents, c'est à dire ne pas avoir de toit; toutefois, au sujet du parasol, je ne suis pas très sûr d'être dans la règle! On fait ce qu'on peut, n'est-ce pas? Trois: Ne jamais descendre de la colonne. Quatre: Ne jamais refuser de donner un conseil à quelqu'un qui vient le demander. Cinq: Prier Dieu de protéger le bonheur des autres hommes. C'est pas compliqué et je puis t'assurer que ça peut t'occuper durant toute une vie. Alors, qu'en dis-tu?

Hairbald restait abasourdi... Pour une fois, il aurait presque souhaité que ce fût une illusion.

- Je vous remercie bien pour votre hospitalité mais il faut que je vous dise que je n'ai pas l'intention de rester.

- Soit, admit le stylite, mais tant que les loups rôderont autour de la colonne, il te sera difficile de me fausser compagnie! Je te propose donc, en attendant, de débuter une bonne petite cure de désintoxication aux vertus cathartiques éprouvées: sevrage, jeûne et prières. Passionnant, non?

- Si vous pouvez m'aider à vaincre le mal qui me ronge, il y a là une occasion à saisir, pensa tout haut Hairbald. J'accepte de suivre votre thérapie.

- Pour commencer, dis-moi comment tu te sens en ce moment même?

- C'est curieux, aussi invraisemblable que soit ma situation en haut de cette colonne, votre présence me rassure.

- C'est très bien ainsi: il est bon que tu ressentes les choses de la sorte. Cette "situation" dont tu parles, aussi "invraisemblable" soit-elle selon tes propres termes, est une réelle chance qui t'es offerte de t'arrêter un peu dans ta folle course. Tu vas pouvoir faire le point avec le calme et le recul nécessaires. Il faut que tu te reprennes en main. Ca ne va pas être facile car tu vas souvent faire appel à la drogue pour t'épauler. Mais de drogue, il n'y en a plus. Après t'en être défait matériellement, il va falloir que tu t'en dessaisisse mentalement. Ca ne va pas être de la tarte, crois-moi! A parler franchement, ce sera même dur dur!

- Je comprends ce que vous voulez dire, et je commence à entrevoir à nouveau les peurs qui m’assiégeront. C'est une vague de panique que j'aperçois et que je sens me submerger. A dire vrai, je ne me sens déjà plus très bien...

- Ressaisis-toi, Hairbald! l'admonesta le stylite qui flanqua une gifle retentissante au kadaréen. Et comme ça, tu te sens mieux?

- Dites, vous m'avez fait mal!

- Ca c'est plutôt positif, l'inverse eut-été inquiétant. Bon, maintenant, dis-moi à quoi tu penses?

- Et bien, que vous êtes complètement cinglé!

- ça c'est très positif. Cela prouve que tu es en plein conflit dans la réalité avec un vieux débile de stylite qui te flanque des baffes.

- Je ne comprends plus rien, estima Hairbald.

- C'est pourtant parfaitement clair: est-ce que depuis une minute tu paniques encore en t'interrogeant sur tes futures crises d'angoisse?

- Heu... non, admit Hairbald.

- Tu vois tu es presque guéri.

- Comment ça, presque guéri? Mais...

- Panique pas disciple ou je te flanque une autre paire de gifles! On va finir par y arriver, nom d'un Coliampre ratatiné à coups de massue Tlogaïenne! Hairbald, il faut que tu tiennes la rampe et que tu ne la lâches plus, compris?

- Quelle rampe?

- Euh... bonne question. Enfin bref, c'était une façon de te dire qu'il ne faut plus te laisser impressionner par tout ce qui traverse ton esprit. Laisse courir tes doutes: ils ont droit de passage, nul ne peut les empêcher de nous parcourir l'esprit de temps à autre, mais surtout, ne retiens pas leurs propositions malsaines en les transformant en peurs aussi incontrôlables qu'irrationnelles. On a assez d'emmerdements comme ça! A quoi bon se les rappeler sans cesse; ça n'aide en rien, crois-moi.

- A votre avis, serai-je capable de reprendre le dessus sur moi-même?

- Bon, il faut bien admettre que la drogue a dû faire des trous dans ton fromage... Mais rassure-toi, il reste inévitablement de la matière non charcutée qu'il s'agit de remettre en branle pour soutenir l'ensemble. Il y aura des séquelles, mais le vide qu'elles représentent peut-être comblé par ailleurs par le relais d'autres capacités à exploiter davantage.

- De quelles capacités parlez-vous?

- De la prière par exemple. Je vais à ce propos te raconter ce qui m'est arrivé il y a trois ans: c'est à cette époque-là, figure-toi, que sont apparus les loups. Jusqu'alors, je recevais la visite de gens de Douridaï qui m'apportaient généreusement un joli panier rempli de tout un tas de bonnes choses à grignoter. Tu l'auras deviné, avec les loups, plus de visiteurs et plus de paniers. Cruel, non! pour un être qui a besoin de manger pour vivre. Me voilà donc angoissé à l'idée de ne plus avoir de quoi me sustenter. Il ne me reste plus qu'une sortie: l'issue spirituelle. Je prie donc Dieu de se rappeler de l'estomac de son pauvre stylite défraîchi par deux semaines de jeûne forcé, et voilà qu'un faucon descend du Ciel pour m'offrir une perdrix! J'en conclus que la prière est efficace et que la confiance en Dieu repose l'âme de mille tourments. Sacrément édifiante, ma petite histoire, non?

- Mais je ne sais pas prier, avoua Hairbald. Est-ce que ça met beaucoup de temps à s'apprendre, pour être efficace?

- Vu sous cet angle, c'est très difficile à dire... Je n'ai jamais eu l'occasion de consulter des statistiques à ce sujet.

- Vous pourriez peut-être prier à ma place, proposa Hairbald. Votre règle numéro cinq, à ce que je m'en souvienne, vous le recommande.

- Certes, c'est une formule envisageable, admit le stylite.

Ponatrax entra en prière comme il se devait. Il tripotait sa barbe tout en bredouillant des mots. De temps en temps, son oeil droit s'ouvrait pour observer Hairbald. Le stylite parvint enfin à trouver assez de recueillement pour entrer en oraison mentale.

La prière semblait s'écouler tranquillement. Soudain, le visage de l'orant s'illumina d'un sourire. L'air amusé, le stylite rouvrit grands les yeux et dit à Hairbald:

- Le Seigneur Dieu m'a fait savoir que tu devais renforcer tes épaules!

- C'est assez déconcertant, commenta Hairbald.

- Je ne te le fais pas dire!

Le temps passait et le kadaréen s'entraînait durement à muscler ses épaules. Son exercice favori consistait à exécuter des tractions, les mains agrippées sur le bord de la plate-forme et le reste du corps suspendu dans le vide, tandis que le stylite comptait le nombre d'efforts accomplis. La jarre en grès remplie d'eau servait quant à elle de poids et altères. Au fur et à mesure des exercices, les épaules d'Hairbald enflaient.

Le sport permettait au kadaréen de se concentrer par un effort physique sur une autre matière que le contenu de ses peurs. La violence que le manque de zéphirine générait, Hairbald s'en défoulait par les tractions, les pompes et les abdominaux. A tel point que le stylite, un beau matin, expliqua à son disciple les paroles divines reçues dans la prière:

- Hairbald, je crois comprendre maintenant ce que Dieu voulait pour toi lorsqu'Il m'a fait savoir que tu devais renforcer tes épaules. C'est une excellente médecine pour reconstruire ta volonté que l'exercice physique. Tes épaules sont assez fortes pour porter le fardeau de l'épreuve qui pèse sur toi. Ton esprit trouve là un moyen efficace de concentration et de stimulation. Crois-moi, si tu persévères dans cette voie, tu vas t'en sortir. Dieu est un pédagogue de premier ordre.

Les loups continuaient de tourner autour de la colonne, la faim les rendait de plus en plus agressifs et ils tentaient de grimper le long du fût de la colonne. Heureusement, leurs sauts ne les propulsaient pas à plus de deux ou trois mètres de haut.

Depuis la plate-forme, Hairbald les excitait par de nombreuses provocations, parmi lesquelles figuraient ses fameuses tractions, le corps suspendu dans le vide.

Les jours passaient, Hairbald parvenait de mieux en mieux à se contrôler en réprimant toute envie de zéphirine, mais les loups, bien qu’affamés, guettaient toujours leur proie, assis immobiles au pied de la colonne.

Un soir, après une journée chaude et lourde, le ciel se couvrit de nuages noirs et bas qui envahirent l'espace du "Grand Reg des Douzes Milles Colonnes". L'orage éclata à l'horizon en une multitude de décharges électriques bleutées et de sourdes détonations. Hairbald questionna le stylite pour savoir s'il ne craignait pas que la foudre tombât sur eux. En guise de réponse, le stylite installa la tringle en bronze en position verticale dans un trou prévu à cet effet. Il lui montra, ensuite, le long d'une cannelure du fût de la colonne, un épais fil de cuivre qui descendait jusqu'au sol.

La pluie se mit à tomber. Ils ouvrirent la jarre pour recueillir le précieux liquide. Il pleuvait de plus en plus. L'eau ruisselait sur eux. Hairbald et Ponatrax riaient gaiement en s'éclaboussant. Les deux hommes burent beaucoup et en profitèrent pour faire un brin de toilette.

La foudre frappa une fois leur retraite mais elle prit heureusement le chemin du paratonnerre.

Le lendemain matin, une fraîcheur inhabituelle flottait sur le reg. L'étendue de pierres était inondée de centaines de milliers de mares d'eau, qui brillaient en reflets argentés dans la lumière du petit jour. Le stylite essorait sa longue barbe et Hairbald mit à sécher ses affaires.

Le kadaréen respirait la bonne humeur. Il reprenait goût à la vie, à celle d'homme libre. Cependant, il dut toutefois constater avec amertume que l'orage n'avait pas chassé les loups...

Hairbald était en train de se demander comment il allait s'y prendre pour quitter le Grand Reg des Douzes Milles Colonnes quand un aigle royal déploya ses ailes majestueuses au-dessus de la colonne. Les serres de l'animal agrippèrent les épaules du kadaréen qui se retrouva bientôt emporté dans les airs...

Le paysage désertique de la steppe des Douze Milles Colonnes défilait rapidement sous les yeux médusés d'Hairbald. Les loups suivaient en meutes, hurlant dans la direction du ciel. Mais bientôt, ils renoncèrent, l'aigle géant traçant à très grande vitesse à travers les airs avec aisance et majesté. A ses serres aiguës, le kadaréen était suspendu, immobile et fasciné par le spectacle du monde d'en-bas qu'il découvrait pour la première fois d'une perspective si élevée.

Ils dépassèrent de nombreuses colonnes, encore dressées ou abattues par le temps et dispersées en rondelles sur le sol poussiéreux. Des tambours des colonnes défuntes ne battait plus le coeur des stylites disparus. Autant de veilleurs emportés avec leur phare dans le chaos du désert qui dévore...

L'aigle géant s'appuyait de ses larges ailes sur les masses d'air, glissant vertigineusement, poussé par un vent de sud. Hairbald frissonnait de joie, enivré par le spectacle du monde défilant sous ses yeux remplis de larmes. Les serres de l'aigle pénétraient dans sa chair. Une douleur lancinante et le froid le plongèrent dans une espèce de torpeur extatique. Ses yeux se fermaient lentement...