La Conquête Royale

 

Après les victoires du Pont de l'Impénitence et de Shamrock Hill, le Gardien des Marches du Nord convoqua un conseil extraordinaire dans le donjon de la citadelle de Kalinda. Y assistaient tous les héros des deux batailles des jours précédents.

Avaient l'honneur d'être présents, parmi les plus célèbres serviteurs du royaume: le Prince de Sarde, le Duc d'Aya, le Comte de Garch, le Comte de Linahow, le Vicomte de Windmoor, le Vicomte d'Umbrow, le Marquis de Garabar, le Marquis de Fomahault et le Baron d'Oa.

Etaient également présents le Capitaine de la Garde d'Honneur et son épouse.

La salle des trophées, où se tenait la réunion, était décorée en abondance des gonfalons et des étendards pris à l'ennemi. Le Baron Tildeberg d'Oa était particulièrement fier, parmi cette diversité multicolore, du drapeau tranché de pourpre et de sinople aux alérions d'argent du Comte Erskine, qu'il avait lui-même ramassé au sommet de Shamrock Hill. Il paradait devant, caressant l'étoffe.

Frappant tout à coup dans ses mains, le Gardien des Marches du Nord réclama l'attention de l'auditoire:

- Messieurs, après nous être très largement félicités de la victoire, certains d'entre vous m'ont manifesté leur inquiétude quant aux suites à donner à notre combat contre les Féodaux. Pour ma part, je leur ai répondu que la guerre était finie. Je crois savoir que le Baron Tildeberg d'Oa ne partage pas cet avis. Je lui laisse donc la parole, afin qu'il exprime clairement devant nous les raisons de son désaccord...

- Je vous en remercie. Il est vrai, en effet, reprit le Baron, que j'ai manifesté assez rudement mon mécontentement au Gardien des Marches du Nord sur la conduite des opérations militaires, depuis la victoire de Shamrock Hill. Mon langage a très largement dû, sous le coup de la colère, dépasser le cadre de ma pensée. Je prie le Gardien de bien vouloir m'en excuser...

- J'accepte vos excuses, Baron. Maintenant, veuillez poursuivre votre exposé...

- Bien! Pour commencer, je dirai que le reproche précédemment adressé au Gardien des Marches du Nord n'était pas juste. En effet, ce n'est pas la conduite des opérations militaires que je critiquais, au fond, mais leur non poursuite! Tout le monde sait que le Gardien des Marches du Nord nous a conduit à la victoire, mais ce que je ne comprends plus, c'est pourquoi il n’a pas engagé la poursuite de l'ennemi. Courant sur leurs pas, nous aurions pu achever de détruire leurs forces dispersées. Nous aurions pu leur infliger le sort qu'il nous réservait en voulant nous envahir!

- Si je vous comprends bien, Baron, votre intention serait d'envahir à notre tour le territoire des Féodaux?

- En effet, il n'est pas trop tard pour le faire!

- Vous semblez oublier, Baron, que la mission confiée par le Roi à ma personne se limitait à défendre la frontière du royaume. En aucun cas, le Roi ne m'a ordonné d'envahir le pays des Féodaux.

- Mais, bien que le roi ne l'ait pas ordonné, riposta le Baron, rien ne permet d'affirmer qu'il l'interdise. J'oserai même dire, qu'au regard de la situation, il se pourrait très bien, au contraire, qu'il l'exige!

- Et bien, Baron, si vous vous faites dorénavant le porte-parole du roi, il ne me reste plus qu'à me désaisir de ma charge de représentant de sa majesté à votre profit!

- Nous ne souhaitons pas agir contre vous, expliqua Tildeberg, mais, tout au contraire, c'est avec votre soutien que nous espérons poursuivre la lutte. Nous sommes tous, en effet, conscients du danger toujours renouvelé que les Féodaux font peser sur nous. Aujourd'hui vainqueurs, demain peut-être vaincus... Notre vigilance ne suffit plus, il nous faut porter dès maintenant, au coeur de l'ennemi, le coup de grâce!

- Que voulez-vous de plus que la victoire que nous venons de remporter? Leurs généraux sont morts, et la menace des sorciers qui les poussaient à la guerre définitivement écartée. Le dernier des rejetons de Perliche est tombé pendant la bataille. Notre victoire est d'autant plus grande qu'elle n'a pas vaincu, mais délivré un peuple.

- Ils ne sauront jamais se gouverner et se donneront de nouveaux despotes!

- En attendant, les luttes de fiefs qui en résulteront nous assurerons la paix durant de longues années. S'ils ne savent se gouverner, laissons-les s’entre-déchirer. Nos soldats peuvent se reposer sur leurs deux oreilles.

Le Baron Tildeberg sentait bien que le Gardien le mettait habilement en défaut, aussi joua-t-il contre les parades de la raison, l'émotion du vent de l'épopée:

- Mais devrons-nous dire à notre roi que c'est par peur que nous avons choisi le calcul politique, plutôt que le noble choix des armes? Est-ce à dire que nous libérons un peuple en le laissant s’entre-tuer, plutôt que de lui donner un véritable souverain? Offrons à notre roi un royaume plus vaste, que dominera un trône plus puissant. Montrons à nos adversaires que nous ne les méprisons pas au point de leur refuser le bonheur d'un gouvernement juste et fort. Seigneurs et Puissants d'Aquebanne, donnez au Grand Roi Sijaron III un royaume à la taille de ses mérites, et aux peuples des Féodaux un monarque digne d'eux!

- Tildeberg à raison, intervint soudain son cousin le Marquis de Garabar, pour le roi, conquérons les fiefs au-delà du Direq!

- Nous irons jusqu'à Nagor Djuni Kondar, s'écria le Duc d'Aya, et de ses pierres nous en offrirons le parement à Sa Majesté, pour qu'elle s'édifie un nouveau palais sur les rives du Lac de Stinx!

- Baron Tildeberg, nous vous suivrons, reprit la grande majorité des nobles présents!

Parmi toute l'aristocratie présente, seuls le Marquis de Fomahault, qui songeait maintenant à s'occuper de ses prestigieuses vignes, et le Prince de Sarde, par obéissance filiale aux convictions du Gardien des Marches du Nord, son père, refusèrent de se joindre à l'expédition qui se décidait.

Quand à Mordril, nul ne pensa même à lui demander son avis. Pour les nobles d'Aquebanne, une telle conquête excluait d'elle-même, par la noblesse du but qu'elle se fixait, l'emploi de mercenaires!

Ainsi, la conclusion de la Guerre des Marches du Nord s'ouvrit-elle sur la déclaration de la Guerre des Fiefs.

Le Baron Tildeberg d'Oa fut nommé par ses pairs Commandant en Chef de la Conquête Royale...