Bataille du Pont de l’Impénitence

 

La Garde d'Honneur s'était ébranlée sur le Pavé. Elle descendait au galop vers le sud à la rencontre du Prince de Sarde et de son host.

Au fil des heures, la nuit s'étiolait. Les premières couleurs de l'aube flottaient au ras du ciel. Dans une lumière blanche nuancée, encore mêlée à l'obscurité déclinante, les cavaliers d'argent chevauchaient puissamment.

Ils étaient cinquante, tous kadaréens, brillamment harnachés pour la guerre et déterminés à se battre jusqu'à la mort à la suite de leur chef, l'implacable Capitaine Noire Brillance. De plus, la présence de Frigg dans leurs rangs les poussait davantage encore à la bravoure, car défaillir sous le regard d'une femme eut été la pire des humiliations et le pire aveu de lâcheté, alors qu'elle-même allait se battre jusqu'au bout selon sa terrible réputation. La Garde d'Honneur constituait sans nul doute ce que l'on appelait alors une troupe d'élite.

Le jour avait définitivement effacé la nuit lorsque les cavaliers dépassèrent la forêt de Pimprenelle. Le Prince de Sarde était toujours introuvable...

Le Pavé continuait de défiler sous les sabots des chevaux. Les cavaliers dévoraient la route... Quand, soudain, à l'horizon du ruban scintillant de la chaussée, apparut une cohorte armée.

Mordril stoppa sa colonne et ordonna aux cavaliers de donner du repos à leurs montures. Les cavaliers démontèrent et entraînèrent leurs chevaux brouter l'herbe fraîche de la plaine alentour.

Mordril et Frigg se jetèrent en avant à bride abattue. Les sabots de leurs destriers claquaient rythmiquement en heurtant violemment le sol. Leur folle course les conduisit très rapidement sur le front de la cohorte qui s'avançait mollement sur la route. En tête des troupes, paradaient les officiers, suivis par les porte-étendards. Deux longs gonfalons dansaient paresseusement dans la faiblesse de la retenue du souffle du vent. Le premier étendard portait, sur fond d’azur, une harpe d'or; le second, emblème de Sarde, arborait, sur fond d'argent, un croissant de lune d'or.

Le Prince de Sarde, le regard clair, le visage dur et les cheveux noirs, mêlés de reflets bleutés, revêtait une cotte de maille étincelante. Son armure, entrelacée de motifs tissés de fils d'or. Un baudrier blanc rehaussé d'argent barrait son torse. Une cape de velours vert couvrait ses épaules.

Ses officiers étaient aussi somptueusement vêtus et semblaient également sortir d'un bal donné à la cour. Le Capitaine des Hallebardiers du Sanctuaire de la Lune, un homme au visage allongé et au front large, des cheveux cendrés tirés en arrière, portait un lourd manteau pourpre placé sur ses épaules et une cuirasse d'argent. La pièce d’armure était damasquinée d'une lune d'or et incrustée de nacre. Son regard doré troublait tant il semblait irréel, donnant l'impression d'avoir été ciselé et décoré par des maîtres orfèvres. Le commandant de la cavalerie, moins lourdement équipé, n'en était pas moins richement vêtu. Une longue cape écarlate couvrait jusqu'à la croupe de son cheval, et du col brodé de pierreries de son pourpoint rutilant, il lançait de la tête des petits coups secs nerveux. Un chapeau rouge à large bord ornait son chef, et les plumes blanches qui le décoraient s'agitaient au rythme de ses coups de tête. Le troisième des Capitaines commandait les arbalétriers, dont il portait le bonnet phrygien de cuir noir aux couvre-joues d'argent, percé d'un carreau décoratif en or massif. Sur son torse, il arborait un plastron parfaitement ajusté sur lequel des runes multicolores étaient brodées.

Derrière eux suivait la troupe, fort bien équipée et superbement habillée. Visiblement, ces gens-là allaient à la guerre pour y faire bonne figure et, si le sort en décidait, pour mourir avec panache. Ces hommes formaient ce que l'on connaissait de plus tape-à-l'oeil en matière d'armée princière.

Mordril s'arrêta en toute extrémité en faisant cabrer dangereusement sa monture devant la troupe.

- Mordril! s'écria le Prince de Sarde, quelle joie de te revoir.

- Salut à toi, Brigwald! Le vent de l'amitié souffle toujours vers toi.

- Comment vas-tu, vieux frère?

Les deux amis s'étreignirent virilement; puis, se tenant mutuellement par les épaules, les bras tendus, ils se donnèrent un peu de recul pour se regarder dans le fond des yeux:

- Tu es bien toujours le même! commenta le Prince.

- Tu n'as pas non plus changé, si ce n'est les dorures que je ne m'habituerai jamais à te voir porter.

- Bah! passons... dis-moi plutôt à quel tour du sort dois-je le bonheur de te revoir?

- La guerre! comme toujours, la guerre! Mais, cette fois, notre affaire est mauvaise...

- Allons bon. Rappelle-toi la bataille d'Old Badrim, on aurait jamais dû gagner, et pourtant...

- Je n'ai plus que toi sur qui compter. Il faut que nous nous portions immédiatement à l'est, d'où l'ennemi va débouler. Si l'on bouge assez vite on devrait pouvoir stopper le Comte Erskine et son armée sur les rives de l'Aspholos. Il y a moyen de traverser Pimprenelle. Es-tu prêt à me suivre?

- Plutôt deux fois qu'une! Sus au vil féal Erskine!

Et, se dressant sur ses étriers, le Prince hurla à sa troupe l'ordre de se porter à sa suite contre l'ennemi:

- Sarde, à moi! Ton Prince te réclame! En avant, par Stort, Rulian et Miz Bar!!!

A l'appel de son prince, la longue colonne de soldats s'ébranla en avant dans un fracas de boucliers que battaient les épées jaillies des fourreaux...

Frigg, quant à elle, ne partageait pas le même enthousiasme que son époux de se retrouver en compagnie du Prince de Sarde. En effet, la jeune femme considérait Brigwald d'un oeil sévère: pour elle, il était compliqué dans ses propos et pédant dans ses manières. Mais voilà, il fallait s'en accommoder. Le prince était en tout état de cause le meilleur ami de son mari, et ce fut même en sa présence que les deux époux se rencontrèrent pour la première fois. Cependant, Frigg ne parvenait pas à s'y faire.

- Oh! vous me voyez impardonnable, très chère Frigg, se blâma soudainement le Prince, j'allais oublier de vous saluer... Vous êtes, à chaque nouveau jour que je vous revois, toujours plus belle! Quel merveilleux joyaux Mordril a-t-il glissé dans l'écrin de sa vie en recevant votre amour! ô radieuse Frigg, quel soleil dans vos cheveux...

Frigg esquissa un fade sourire de convenance. Elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi Mordril, si jaloux à l'accoutumé, ne se lassait pas d'entendre les sornettes que ne cessait jamais de débiter le Prince à son propos. Entre ces trois-là, l'amitié et l'amour ne faisaient pas bon ménage.

- Dis, Mordril, va-t-il falloir encore longtemps que je supporte les compliments baveux de ce prince d'opérette! En plus, ses fantassins traînent des pieds; à ce rythme, il nous faudra trois lunes pour traverser Pimprenelle! Maintenant qu'ils nous suivent, on n'a plus qu'à foncer en avant garde, non?

- Tu es dure avec mon ami Brigwald, c'est un homme charmant. Mais, pour en revenir à ta proposition, je pense que tu as raison. Je vais m'en entretenir avec lui. Je reviens...

Mordril se plaça au côté du Prince et lui dit en souriant:

- Frigg a du mal à apprécier tes talents, mais le temps viendra où elle saura reconnaître ton amitié comme étant digne d'elle.

- Elle est joliment farouche, voilà tout. Ne le lui reproche pas, au contraire, cela m'enchante.

- Comme tu voudras, mais je trouve que tu es trop coulant avec elle. Tu devrais la remettre à sa place quand elle le mérite. Je t'y autorise même, si c'est la permission qui t'en manquait pour le faire!

- Voyons, voyons! Mordril, ne soit pas si sévère envers ton épouse. Notre Grâce le Prince de Sarde et consort lui pardonnons volontiers.

- Puisque tu le dis... Au fait, Frigg nous suggère de détacher la cavalerie en avant-garde. Nous pourrons ainsi conquérir le plus vite possible le meilleur terrain pour livrer bataille dans les meilleures conditions. Qu'en penses-tu?

- C'est une excellente idée, concéda le Prince. Je vais même mettre ma cavalerie à ta disposition. Tu pourras en user à ta discrétion.

Général Wingil!

- Oui, Monseigneur?

- Je vous place sous les ordres du Capitaine Mordril. Vous lui obéirez en toute chose comme si j'étais moi-même là pour vous le dicter. Vous verrez, mon ami Mordril est le plus grand Capitaine de cavalerie de notre temps. N'essayez pas de le jalouser, il est inégalable. Contentez-vous de l'imiter et vous toucherez à la gloire. Allez!

Mordril, mon ami, toute la cavalerie est à toi...

- Yaha! hurla Mordril en un puissant cri de guerre.

Le Capitaine jeta son cheval en avant en un bond formidable et rejoignit Frigg. Lorsqu'ils se retournèrent, cent cavaliers les suivaient. Avec la Garde d'Honneur et la cavalerie de Sarde, Mordril et son épouse étaient à la tête de cent cinquante lances.

L'armada des cavaliers s'ébranla dans un grondement qui fit trembler le sol...

La troupe traversa sans difficulté la forêt de Pimprenelle. Cependant, au sortir de la route de Gravonia Suptidor, les cavaliers reprirent un petit trop de circonstance que commanda Mordril. Lui et Frigg s'avancèrent à la rencontre des complices des Féodaux. Les six hommes étaient toujours sur le qui vive...

- Nous avions fini par croire que vous étiez tombés entre les mains de l'ennemi, se lamenta un des hommes. Mais que foutre diantre avez-vous trafiqué pendant tout ce temps?

- On vous a préparé une petite surprise, ricana Frigg...

- Ah oui, quoi donc?

- Cent cinquante lances d'acier affûté! annonça brutalement Mordril.

Et, à son signal, les cavaliers surgirent des bois et chargèrent les malheureux piétons, qui finirent chacun embrochés sur une lance!

Frigg et Mordril, qui venaient d'assister, amusés, à la scène, mirent ensuite pied à terre. Ils s'accroupirent dans l'herbe et déplièrent sous leurs yeux la carte de Duilin:

- Par où peuvent-ils franchir l'Aspholos? s'interrogea Mordril.

- S'ils ne l'ont pas déjà fait à cette heure, il ne peuvent franchir la rivière qu'au Pont de l'Impénitence, là...

- Il y a aussi un gué un peu plus loin, au nord-est.

- Oui, mais comme nous l'on dit leurs complices, les Féodaux ont des chariots, fit remarquer Frigg, aussi emprunteront-ils plutôt le pont.

- Tu as raison et avec un peu de chance, on arrivera peut-être avant eux. On repart de suite et on ne s'arrête plus jusqu'en vue du pont, commanda Mordril en se retournant vers les cavaliers. Ouvrez l'oeil, et le bon, l'ennemi n'est plus très loin. Si on veut le surprendre, soyons vigilants. En selles!

- Quelle formation de combat adopterons-nous pour la bataille, demanda Wingil, qui voyait, non sans inquiétude, les événements se précipiter?

- Nous allons répartir en trois groupes de cinquante hommes la masse de notre cavalerie. Frigg, tu prends le commandement de la Garde d'Honneur.

- C'est un honneur dont je saurai me montrer digne, chéri!

- Vous et moi, Wingil, nous nous partageons les cavaliers du Prince. Procédez dès maintenant à la répartition, et qu'ils se le tiennent pour dit: les places sont comptées!

Les trois groupes de cavaliers se suivaient en remontant au nord dans la direction du Pont de l'Impénitence. La Garde d’Honneur chevauchait en tête avec la belle et farouche Frigg.

L'après-midi était déjà bien entamée. Dans une aveuglante splendeur jaune d’or, le disque solaire brûlait haut dans le ciel bleu de l'été.

Au loin, Frigg vit un nuage de poussière qui montait droit devant. Elle stoppa sa troupe et courut au galop vers une large colline. Mais avant d'en avoir atteint le sommet, elle sauta à terre et rampa jusqu'à son faîte.

Devant elle se déroulait le long cordon de la procession des armées ennemies. Le nombre des adversaires était colossal et un épais nuage de poussière en cachait encore en arrière une masse non négligeable. Dans la chaleur et la lumière, le métal des armes entrait comme en fusion. Le spectacle de la lourde progression des forces en colonne ressemblait à un mirage. Dans le feu de la chaleur, l'air se troublait. Les formes des fantassins et des cavaliers flottaient en se tordant. Frigg se frotta les yeux pour mieux voir l'inéluctable... Ils n'avaient pas disparus, et leurs innombrables étendards avançaient impérieusement au rythme des troupes. En tête de cet immense cortège, des cavaliers s'apprêtaient à franchir le Pont de l'Impénitence!

Frigg roula en arrière jusqu'à son cheval resté à mi-pente. Le vent au corps, elle rejoignit les siens.

Mordril et Wingil étaient montés de leurs escadrons à la rencontre de la jeune femme.

- Ils sont de l'autre côté du pont, déclara Frigg, toute essoufflée...

- C'est parfait, jubila Mordril. Ils ne nous ont pas vus et ils ont le pont à franchir. Quant à nous autres, nous avons une belle ligne de crête d'où l'on va pouvoir lancer des charges du tonnerre! Frigg, tu entends, on adopte la même tactique qu'à la bataille de Dalsazar.

- C'est quoi, au juste? s'inquiéta Wingil, qui n'y comprenait rien.

- On se calme, Général! Tout ira très bien. Ecoutez plutôt, et comprenez vite, le temps nous presse: Un, Frigg charge. Deux, je charge. Pendant un et deux, vous nous regardez faire du haut de la crête et, en trois, c'est à votre tour de faire aussi bien. D'accord?

- Et bien, si vous le dites, consentit Wingil...

- Bravo!

Mordril et Wingil rejoignirent leurs cavaliers. Frigg entraîna la Garde d'Honneur à couvert le long de la pente de la crête... Les cavaliers s'étaient déployés en ligne.

Parvenu au sommet, Frigg sentit son coeur palpiter de crainte mais, sans reprendre son souffle ni interroger le destin, elle hurla:

- Chargez!!!

Dans un roulement de tonnerre, les gros sabots des Kadaréens foulèrent le sol et, ayant pris l'allure d'un lourd galop à la descente de la crête, les cavaliers abordèrent le plat qui les séparait maintenant du pont à pleine vitesse et en masse compacte.

Le choc fut terrible! Les lances en rinuleq brisèrent les membres et transpercèrent les chairs. L'ennemi, sans formation, stupéfait, fut balayé. Sur cent mètres devant le pont, les Féodaux furent bousculés et plaqués au sol, morts ou pétrifiés de douleur!

- Maintenant!!! hurla à nouveau Frigg, dont la voix stridente couvrit, l'espace d'un éclair, le fracas de la bataille.

La jeune femme prenait acte une fois encore des enseignements de la fameuse bataille de Dalsazar. La charge ne pouvait pas courir éternellement dans les lignes ennemies, d'autant plus que l'Aspholos les guettait de ses flots fougueux.

La garde d'Honneur venait subitement de décrocher sur la gauche, laissant derrière elle, à sa plus grande stupéfaction, l'ennemi désarçonné. L'engagement avait à peine duré plus d'une minute!

Chez les Féodaux, parmi les rescapés, des hommes commencèrent à relever la tête. De nouveaux escadrons lourdement harnachés franchirent immédiatement le pont à la poursuite de la Garde d'Honneur. La réaction ennemie était prompte, ce qui laissait entrevoir que leurs chefs connaissaient bien leur métier.

Mais le piège de Dalsazar devait à nouveau fonctionner!

Sous le regard satisfait du Capitaine Noire Brillance, défilèrent les cuirasses et les plastrons d'acier de la grosse cavalerie des Féodaux, qui lui livrait son flanc. Lancé à la poursuite de la première vague d'assaut, les Féodaux n'avaient même pas pris le temps de s'assurer qu'il n'y en aurait pas une seconde!

Mordril, aussi froid que sa lame, sans un mot, entraîna la charge des fringants cavaliers Sardois. Le choc fut encore plus terrible qu'à la première charge. Et, quoique leur flanc fût livré, les Féodaux formaient un véritable mur bardé d'acier; mur que les Sardois devraient enfoncer tant bien que mal. Mais il n'y avait même pas la place pour passer entre les chevaux des chevaliers ennemis trop serrés. L'impact fut colossal! Les lances des Sardois explosèrent littéralement sur l'obstacle et les chevaux s'empalèrent les uns contre les autres, s’entre-tuant sous le choc.

Au dernier moment, Mordril eut assez de présence d'esprit pour faire cabrer sa monture au-dessus d'un chevalier stupéfait, dont le heaume et la tête qu'il contenait furent emportés par le puissant torse du cheval du Capitaine. L’atterrissage fut encore plus dramatique pour un autre chevalier de rouge et de bleu drapé, qui s'écroula tout entier sous la masse chevaline tombant du ciel. Le cheval du Capitaine reprenant pied sur le sol, Mordril fit jaillir alentour, sans y regarder, l'acier de sa lame glacée. L'acier pénétrait l'acier. Les corps, dans des cris de douleur aiguë ou étouffée, vacillaient et tombaient.

Le morceau était trop gros pour les seuls Sardois. Fort heureusement, la Garde d'Honneur, après avoir fait volte face, revenait à la charge dans la masse confuse de la chevalerie ébranlée. Ce fut le coup de grâce. L'ennemi, qui n'avait plus de direction unifiée où mener le combat, fut reconduit et emporté de toutes parts sous l'assaut compact et homogène des Gardes d'Honneur. Les lances en rinuleq pourfendirent les plus épaisses armures là où s'étaient brisées les lances des Sardois. La seconde charge de Frigg sema la mort et la terreur autant que l'avait fait la première.

En haut de la crête, Wingil hésitait, tiraillé par le doute. Il ne parvenait pas à sentir le moment de l'opportunité... Mordril venait de se tirer d'affaire et haranguait ses hommes survivants, afin qu'ils profitassent de la charge de Frigg pour se dégager. Ce fut le moment que Wingil choisit pour donner à son tour sa charge...

Galvanisé par l'élan de la course des chevaux le long de la pente, il surgit en hurlant d'ivresse et de terreur mêlées dix mètres en avant des siens qui le suivaient au galop. L'opportunité choisie ne pouvait être meilleure. A ce moment précis, une troisième masse de cavalerie ennemie entreprenait d’enjamber le pont. Frigg poursuivait son irrésistible charge sur la droite, emportant devant elle des chevaliers en fuite et leurs écuyers. A gauche, Mordril s'était retiré pour compter ses troupes. Sur le chemin de son repli, l'ennemi qui arrivait aurait pu l'achever si Wingil n'avait surgi. Le général Sardois tomba à point nommé sur les cavaliers ennemis qui, une fois de plus, furent désarçonnés de surprise et de fait, alors qu'ils s'apprêtaient à ne faire qu'une bouchée des hommes du Capitaine Noire Brillance.

Mordril trouva le répit nécessaire pour réorganiser ses hommes et, sans tarder, leur formation retrouvée, il les lança de nouveau à la charge sur l'ennemi, profitant de la confusion que Wingil avait jetée dans leurs rangs.

La charge des Sardois du Capitaine Noire Brillance allait de nouveau s'avérer très coûteuse, car une partie de l'ennemi, loin de tenir compte de l'attaque de flanc de Wingil, avait poursuivi la sienne, au mépris du danger, contre les cavaliers de Mordril. Le choc fut une fois encore terrible, mais au très net avantage des Féodaux qui culbutèrent facilement la cavalerie légère Sardoise. Seul Mordril tint le choc, s'enfonçant dans les rangs adverses à la pointe ensanglantée de son épée. Ses cavaliers étaient défaits et gisaient au sol, la face contre terre.

Mais une vengeance se préparait... Wingil avait fait pivoter les siens, et plutôt que de pousser vers le pont, il devait choisir de tomber sur les arrières de ceux qui venaient d'accomplir un massacre contre Mordril. Aussi les lances vengeresses pénétrèrent-elles rageusement les dos étincelants. Mordril rencontra Wingil et le félicita pour son admirable charge.

Sur ces entrefaites venait de prendre fin l'engagement de la cavalerie.

De l'autre côté du pont, des sonneries de cors retentissaient. Les cavaliers rescapés qu'avait laissé échapper Wingil retraversèrent le pont pour se fondre à nouveau, sur l’autre rive, dans la masse grouillante des armées.

De même, les cavaliers Kadaréens et Sardois se replièrent sur la crête. Là haut, Mordril et Wingil retrouvèrent Frigg. L'heure des bilans avait sonné et l'on commença à compter les pertes...

- La garde d'Honneur est intacte! déclara Frigg, magistrale. La première charge s'est faite comme dans du beurre et la seconde à la force du rinuleq. Je ne compte que huit blessés dont un sérieusement touché. Ils sont tous là.

- Je ne déplore que quinze morts et une vingtaine de blessés légers qui pourront fort heureusement reprendre le combat dès que ce sera nécessaire, affirma Wingil triomphant.

- Nous avons essuyé les plâtres, reconnut Mordril à son tour. Je laisse derrière moi quarante hommes sur le carreau...

Mais lorsqu'ils se retournèrent pour jeter un oeil sur le champ de bataille, ils purent mesurer l'importance des pertes causées chez l'adversaire. Sous leurs yeux s'étendait un cimetière d'hommes et de chevaux qui s'étaient un moment auparavant dressés contre eux. Des mourants, qui gisaient dans leurs armures, ne pouvant plus remuer que la jambe, des chevaux, qui roulaient sur eux-mêmes les pattes brisés, des écus et des hampes de lances, fracassés, parsemaient le champ du désastre.

- C'est une grande victoire que nous venons de remporter! jubila Wingil. Nous avons défait l'élite de la chevalerie des Féodaux.

- Mouais! lâcha Mordril, qui ne présageait rien de bon pour la suite. Si Brigwald ne se dépêche pas, nous devrons nous sauver, et vite fait!

Le soleil dardait et, en cette belle journée d'été, beaucoup étaient déjà tombés au champ d'honneur.

- La guerre n'est pas belle à voir! jura Mordril.

De l'autre côté du pont, l'ennemi s'activait...

- Le Prince de Sarde n'arrivera pas avant la nuit, prévint Frigg. On ne peut pas compter sur lui, et je ne me vois pas repousser une attaque bien préparée de leur part. Nous n'avons plus pour nous l'effet de surprise. Et même cette crête ne nous sert plus à rien. Ce n'est pas avec des cavaliers qu'on pourra la tenir! Il va falloir se décider à se replier.

- Autant dire qu'on leur abandonne le pont? interrogea Mordril.

- Que veux-tu faire d'autre?

- C'est d'accord mais, avant de nous sauver, attendons de voir ce qu'ils feront. On est à cheval; on pourra toujours décrocher au dernier moment.

Les Kadaréens et les Sardois avaient mis pied à terre, observant les mouvements de l'ennemi depuis la crête où ils se tenaient.

- Je me demande si c'est une aussi bonne idée que cela de s'en aller maintenant, se ravisa Mordril. De combien d'hommes est composée la troupe du Prince? demanda-t-il soudain à Wingil?

- Il y a cinquante arbalétriers, cent piquiers, également cent hallebardiers et deux cents porte-boucliers, à ce que je sache, répondit le général.

- A bien considérer la force de l'ennemi, continua Mordril, j'estime son armada à plusieurs milliers d'hommes. Les quatre cent cinquante hommes du Prince en un combat en rase campagne ne feront jamais le poids! Nous n'avons aucun intérêt à nous retirer pour devoir livrer demain une bataille désespérée face au déploiement de toutes leurs forces. La rivière constitue un obstacle majeur, derrière lequel nous pouvons nous appuyer favorablement et tenir à un contre dix l'ennemi en respect. Il faut laisser au Prince le temps d'arriver. En attendant, nous allons empêcher le déploiement des troupes ennemies de l'autre côté du pont.

- Mais avec quoi, chéri? Nous sommes une centaine seulement! s'insurgea Frigg.

- Avec cent hommes, on doit bien pouvoir tenir un pont. Voilà ce que je vous propose: dès qu'ils franchiront à nouveau le pont, et cela ne saurait tarder, nous les chargerons à nouveau et nous les reconduirons jusque sur l'autre rive. Suite à quoi, nous mettrons pied à terre et nous tiendrons le pont sur le pont!

- Il est vrai, commenta Wingil, qu'ils ne pourront pas avancer sur nous à deux cents hommes de front. Votre idée me plaît, adhéra Wingil enthousiaste, que les combats précédents avaient galvanisé.

- Et les archers qui nous accableront depuis la rive, qu'est ce que tu en fais, Mordril? contrecarra Frigg.

- Nos écus sont bien assez larges...

- Les boucliers des Sardois ne le sont pas! Leurs rondaches sont ridicules...

- Ils n'auront qu'à ramasser les écus des chevaliers ennemis tombés tout à l'heure! trancha Mordril.

- Je suis partant, rappela Wingil.

- Attention! s'écria Frigg, ils arrivent...

Les fantassins des Féodaux commençaient à se déverser de l'autre côté du Pont de l'Impénitence. Leurs cris furieux montaient jusqu'aux oreilles des Kadaréens et des Sardois, qui mesurèrent alors l'étendue du sacrifice qu'on allait leur réclamer.

- Vite! en selles, commanda Mordril d'une voix puissante. Chargez!!!

Cette fois-ci, c'étaient tous les cavaliers qui s’élançaient ensemble d'un seul homme. Les lances pointèrent. Les regards se concentrèrent sur les cibles qui couraient devant, cherchant à se déployer avant que la charge ne les atteignît.

Le roulement du galop monta dans la tension de l'attente de l'impact. Les fantassins s'étaient à peu près formés en lignes et leurs mains tremblaient sur les hampes de leurs armes. Et ce fut le choc, soudain, intense, et toujours terrible!

Sous le souffle de la charge, la piétaille fut culbutée. Ses rangs cédèrent les uns après les autres, pour finalement se retourner dans la direction du pont et fuir le carnage.

A la tête de trente Gardes d'Honneur, Frigg et Mordril s'engagèrent au triple galop sur le pont, y basculant par dessus bord les fuyards qui l'encombraient. Mordril, le visage tuméfié par la rage de vaincre, intima l'ordre aux cavaliers parvenus sur l'autre rive, et maintenant mêlés au corps grouillant de l'adversaire, de rejoindre le pont le plus vite possible. L'audace et l'impétuosité de la charge des Kadaréens ne devaient pas leur faire rater leur principal objectif: le pont!

Aussitôt, les cavaliers qui purent se dégager revinrent sur leurs pas pour s'emparer du pont. A l'imitation de leur Capitaine, les Gardes d'Honneur mirent pied à terre. Leurs lances pénétrèrent les chairs qui défendaient encore l'ouvrage, basculant les corps meurtris par dessus les parapets.

Sur la rive d'où la charge était partie, Wingil se trouvait aux prises avec les restes de l'infanterie ennemie, déconfite mais non pas totalement défaite. Une multitude de corps à corps avaient éclaté. Les lances continuaient de transpercer les fantassins et les miséricordes achevaient les cavaliers désarçonnés. Des kadaréens et des Sardois poursuivirent même leurs proies jusque dans le cours de l'Aspholos pour porter le coup de grâce. Mais les flots impétueux de la rivière eurent bientôt raison des uns et des autres, qu'elle emporta.

Tous les chevaux avaient perdu leur élan, et les Sardois combattaient maintenant à pied, la lance à la main. Wingil se débattait comme un diable. Il savait devoir faire place nette de tous les Féodaux ayant passé le pont pour en garder les arrières.

Sur le pont, tous les Kadaréens s'étaient réunis, prêts à défendre de leur sang le gain de l'arche de pierre. Mordril et Frigg présidaient à leur sacrifice.

Wingil, le visage en sang, rejoignit le pont pour faire savoir à Mordril que les intrus avaient tous rendu l'âme, et que leurs arrières étaient définitivement couvertes.

Sur la rive préservée de haute lutte, les survivants Sardois reprenaient leur souffle ou ramassaient leurs membres meurtris.

Les eaux de la rivière séparaient les Féodaux du territoire de l'Odja-Däro. Le Comte Erskine désirait envahir par cette région tout le royaume d'Aquebanne. Sur son chemin, une poignée d'hommes s'était dressée, bloquant l'unique pont...

Il ne faisait aucun doute que le général des Féodaux comptait s'en emparer coûte que coûte. Mordril harangua ses hommes qui s'organisaient en défense sur le Pont de l'Impénitence:

- Mes frères d'arme, je vous mentirais si je vous disais: "Il faut vaincre ou mourir!". Non! Aujourd'hui, "il faut mourir pour vaincre!". Plutôt que de céder, nous nous ferons tailler en pièces sur place! Si nous tenons assez longtemps, le Prince arrivera pour la victoire. Maintenant ou jamais, recommandez vos âmes à Dieu... Vive Kadar!!!

- Vive Kadar!!! crièrent après leur chef, d'un seul coeur, tous les hommes.

Une haie d'écus s'était élevée à mi-course du pont, et le long de ses parapets. En prélude à l'attaque des Féodaux, une pluie de flèches s'abattit sur le mur étincelant des écus resserrés. Quelques rares traits trouvèrent une ouverture dans la façade d'acier et frappèrent les chairs mal protégées. Presque aussitôt, les volées de flèches cessèrent, et à leur sifflement succéda le hourra frénétique d'une charge de fantassins.

Les pointes effilées des lances en rinuleq accueillirent les assaillants. Les Féodaux se heurtèrent violemment à la muraille Kadaréenne: fixés aux entraves d'acier des écus et des lances, ils furent reconduits au départ du pont avec pertes et fracas.

Les fantassins s'éparpillèrent pour laisser place de nouveau au harcèlement des archers. La course du pont était courbe. Son point le plus haut se situait en son centre. Mordril ordonna aux Gardes d'Honneur d'y reculer avant que les flèches ne les perçassent de flanc. En effet, sur l'autre moitié du pont, les Sardois tenaient, le long des parapets, les larges boucliers pris aux chevaliers défaits. A couvert de cette haie, les kadaréens se trouvaient à l'abri des volées adverses.

Le recul s'effectua en bon ordre mais, comme l'avait craint Frigg, à la proximité du pont, des bords de la rive, des archers exécutèrent des tirs meurtriers. La jeune femme elle-même ne fut pas épargnée. Une flèche vint traverser son épaule: sa pointe ensanglantée dépassait de l'autre côté. Frigg s'écroula et les Kadaréens qui l'encadraient reculèrent sans elle. A ce moment là même, les Féodaux se lancèrent à nouveau à l'assaut...

Voyant cela, Mordril sortit des rangs au secours de son épouse. Alkarafaroth à la main, il sauta par dessus le corps avachi de Frigg pour affronter seul le flot des assaillants. Sur la courte largeur du pont, il fit courir sa lame contre l'ennemi d'un bord à l'autre de leur front. Impressionnés, les Féodaux hésitèrent devant la menace. Profitant de ce répit, Frigg se hissa en rampant vers le haut du pont. A la vue du péril qui menaçait leur Capitaine et son épouse, les Kadaréens chargèrent. Frigg fut rapidement avalée sous le passage des écus et tirée en arrière par deux hommes.

Quand Mordril fut assailli, il délivra la mort à son premier agresseur qui tomba à ses pieds, terrassé. Deux autres s'étaient précipités à sa suite, et le Capitaine eut à peine le temps de retourner contre eux son arme encore fichée dans le premier malheureux. Son bouclier absorba une attaque, mais tandis que son épée frappait d'estoc, une seconde attaque laboura l'épaule de son bras d'arme! Fort heureusement, la contre-attaque Kadaréenne pesa de tout son poids à cet instant dramatique. Les lances de rinuleq eurent une fois encore raison des lames adverses.

Mordril ramassa son épée de sa main gauche et replia avec les hommes qui venaient de lui sauver la vie. Les flèches recommencèrent à pleuvoir comme la grêle. Mordril ramena son bras blessé contre sa poitrine et en agrafa la manche de la cotte de mailles dans l'épingle de la fibule de sa cape, dont il se débarrassa.

Frigg se reposait, adossée au parapet. Son époux vint aussitôt prendre de ses nouvelles:

- Ah, te voilà! Rien de grave, j'espère?

- Non, ça ira... Une vraie bénédiction! La pointe de la flèche est ressortie. Si tu pouvais m'aider à m'en débarrasser...

- Attention, ça va faire mal! la prévint Mordril.

Sa main gauche entourant le faisceau de la flèche qui dépassait, le Capitaine en détacha la pointe d'une pression du pouce. Frigg gémit de douleur. Puis il revint face à elle et la regarda droit dans les yeux. La jeune femme respirait fortement... Mordril s'empara de l’empennage et tira tout droit d'un coup sec sur la flèche. Frigg laissa échapper un soupir de douleur.

- C'est fini, ma puce! lui dit-il en l'embrassant sur le front. Ca va aller maintenant... reste sage! Quant à moi, j'y retourne...

- Chéri... fais attention à toi!

Il lui fit un grand sourire et se mêla ensuite à la masse des guerriers.

Frigg s'était redressée. Elle réclama de tenir un des écus qui bordait le parapet. Un Sardois fut ainsi dégagé de cette corvée, qui put aussitôt prendre part à la défense active du pont. De fait, les Sardois remplaçaient, au fur et à mesure de l'engagement, les kadaréens blessés à l'avant poste du pont. Quant aux morts, on ne pouvait plus que les pleurer: Erkhoval était tombé parmi les premiers à donner leur vie, et au rythme des assauts, le rejoignirent au ciel des braves, Tardald le Juste, Garbald, Kenval le Lourd, Osklar, Minoval, Parpral, Durbald, Orlian, Belaystar, Lahanys, Lohagan, Erk le Long, Enarl, Osrol, Lossian, Soolt Baken, et bien d'autres encore, dont les noms ne devaient pas périr avec eux. Au pays de Kadar, on chanterait leur mort héroïque de générations en générations...

Mais voilà, la bataille faisait toujours rage, et il n'en resterait peut-être pas même un pour rapporter leur légendaire fait d'arme!

C'étaient surtout les flèches qui, fort bien ajustées, emportaient les défenseurs, car à aucun moment les fantassins ne parvinrent à entamer le carré barrant le passage du pont. Les vivants montaient encore à l'assaut, et les tués grossissaient leurs rangs d'une muraille de cadavres, sur laquelle les Gardes d'Honneur avaient pris pied, n'en démordant pas!

On ne reconnaissait plus les visages, et les mains des combattants serraient davantage leurs épées par la crampe que par la force. Le soleil déclinait dans le ciel, sous la forme d'un disque parfaitement net, de couleur rouge sang. Il baignait les eaux de l'Aspholos de ses reflets écarlates et sinistres. Le sang de la terre se mêlait maintenant au sang du ciel. Une lumière sanguine avait envahi l'espace de la bataille...

Un énième assaut nourri se préparait et, pour la première fois, Mordril sentit flancher le moral de ses hommes. Après tant de sacrifices si généreusement consentis, s'annonçait le moment tragique où tout allait s'achever dans l'abandon et la fuite...

- Brigwald! hurla Mordril. Brigwald!!!

Comme en écho de son cri, des sonneries de cors retentirent... L'armée du Prince venait d'apparaître à la pointe de la crête!

- Hourra! Hourra!!! hurlèrent les défenseurs du pont.

Or, à la vue du nouveau renfort, se fut au tour des assaillants de sentir leurs genoux fléchir et le coeur les abandonner. La dernière tentative pour prendre le pont avorta sans s'être développée en assaut. Abattus, les Féodaux se retirèrent, abandonnant l'arche de pierres ensanglantée derrière eux...

Wingil bondit aussi sec sur un cheval et gagna la crête pour y retrouver son Prince. Le magnifique pourpoint qui lui tenait lieu d'habit au début de la bataille avait disparu sous les ruissellements d’hémoglobine, et ce fut dépouillé de ses riches atours, mais baptisé du sang de la victoire, qu'il se présenta devant le Prince de Sarde:

- Monseigneur! nous avons gardé de haute lutte le pont pour vous. Il vous revient maintenant d'en assurer le contrôle de votre propre main puissante...

- Wingil, je vous en remercie et félicite grandement. Le Capitaine Mordril est-il lui-même sur le pont?

- Oui! Votre Seigneurie pourrait même l'y apercevoir d'ici.

- Fort bien... Général Gilrandir!

- Monseigneur?

- Que vos hallebardiers prennent la relève de ces pauvres diables sur le pont.

- A vos ordres, Monseigneur!

- Ce fut une terrible affaire, reprit Wingil, exalté.

- Ne vous avais-je point dit, rappela le Prince, que vous connaîtriez la gloire à combattre aux côtés de mon ami le Capitaine Mordril?

- En effet, Monseigneur, cela n'a pas manqué...

Sur le pont, il ne restait plus que dix survivants!

Le jour s'éteignait lentement sur le visage des morts. Les survivants se retirèrent dans la nuit...