L'épée noire

 

La nuit venait de tomber sur le champ de bataille du Pont de l'Impénitence. Seules les Trois Lunes Pendulaires donnaient maintenant encore au monde un peu de lumière. Mais quelle lumière irradiaient-elles! Une lumière sans chaleur, sans réconfort, sans âme, blême, voilée, sordide.

Sur le pays, le silence était tombé, sinistre. L'Odja-Däro gisait, recouvert d'ombres profondes et muettes. Les lunes, dominant cet univers reclus de ténèbres, dégoulinaient de pâleur. Leurs teintes macabres rappelaient l'aspect du visage des morts, blanc, vide et froid.

Progressant dans l'immensité enneigée, quatre cavaliers filaient vers l'ouest au triple galop. Trëkin, accompagné de trois hommes sûrs, cavalait en tête. Il lui fallait à tout prix gagner au plus vite Kalinda. L'avenir des Fiefs dépendait de sa célérité. Trouverait-il à temps Ozgor le Borgne? Cette pensée l'obsédait...

Le groupe de cavaliers arrivait en vue de la forêt de Pimprenelle. Trëkin cherchait du regard l'accès du chemin des fougères. Il vit plusieurs feux briller dans les sous-bois. Des ombres s'agitaient autour des flammes. Ils semblaient nombreux ceux qui se tenaient sous le couvert des arbres autour des feux. Ils étaient regroupés à l'entrée du Chemin des Fougères.

Trëkin décida de foncer sur eux et de forcer le passage. Il ne pensait qu'à rejoindre Kalinda dans le délai le plus bref. Les quatre cavaliers jaillirent dans le campement des kadaréens. Une lance empala un des hardis cavaliers; un second n'eut pas plus de chance et succomba, frappé à mort. Trëkin et son dernier compagnon parvinrent à forcer le barrage. Ils s'engouffrèrent dans le chemin des fougères. Phartald hurla qu'on poursuivît les deux forcenés. Plusieurs Gardes d'Honneur sautèrent aussitôt sur leurs impressionnantes montures pour donner la chasse aux intrus.

Trëkin et son dernier compagnon éperonnèrent de plus belle leurs chevaux en entendant les cris de leurs poursuivants. Les arbres dénudés entrelaçaient leurs branches noires. Un vent froid battait le visage des cavaliers.

La poursuite s'allongeait. La peur s'était emparée de Trëkin. Les Kadaréens avaient de meilleures montures et finiraient par les rattraper tôt ou tard. La liberté des Fiefs était assujettie aux pointes des lances de la Garde d'Honneur. "Il faut échapper coûte que coûte au rinuleq", se répétait sans cesse Trëkin au comble de l'excitation. Son compagnon poussa un cri déchirant, une lance en rinuleq venait de le rattraper. Trëkin, le souffle court, poussa encore plus vite son cheval...

C'était la fin. Trëkin savait devoir mourir là, en plein coeur de l'ensorcelée forêt de Pimprenelle. Une lance en rinuleq taquinait déjà son dos. Sans la voir, il la sentait le menacer et se rapprocher. On n'entendait plus que le bruit des chevaux martelant le sol et écumant d'effort. Le poursuivant de Trëkin s'appliquait à le rejoindre, et, méthodiquement, il grappillait de la distance, remontant petit à petit sur sa proie.

Trëkin, en désespoir de cause, implora les puissances supérieures dont l'âme de son peuple connaissait les secrets. Il fit appel, lui le sanguinaire soldat, aux esprits des Scornafiocres. Ces nécromanciens ne composaient-ils pas la seule force à laquelle les Féodaux avaient jamais accepté de se soumettre? Il s'agissait, lors d'une telle invocation, d'accueillir la malédiction plutôt que de connaître la mort. Trëkin avait choisi: pour échapper à la lance de son poursuivant et rejoindre Ozgor le Borgne, il était prêt à se livrer au pouvoir des Scornafiocres...

Un rire de fou furieux, de dément, un rire venu des profondeurs sans fond des entrailles de la terre, un rire furieux résonna dans la forêt, et une voix se fit entendre, moqueuse et mauvaise sans repentance:

- "Trëkin, pauvre diable! La peur te fait choisir le pire. N'as-tu pas assez connu de terreurs pour en réclamer encore. Soit! Je te délivre de la lance. Tu toucheras Ozgor... Quelle horreur! C'était un frère... Tu finiras comme un chien!"

La voix s'était retiré. Trëkin galopait maintenant dans un flux brumeux, opaque et humide. Ses yeux pleuraient, piqués par un froid intense. Il ne savait plus où conduire sa course. Tout à coup, les sabots de son cheval heurtèrent le pavé d'une chaussée. Il n'y en avait pas trente six mille de chaussées pavées dans tout le pays. Il venait de mordre sur le Pavé. "Comment, s'interrogea-t-il, ai-je fait pour traverser aussi vite Pimprenelle? En tout cas, je suis sauf; et par les Scornafiocres, mes ennemis sont distancés. ô prodige des ténèbres à ma volonté soumises!"

Son regard perçant le brouillard, Trëkin aperçut, jaillissant devant lui, l'imposante cité fortifiée de Kalinda. Sombre masse hérissée de tours, Kalinda dominait, noire et menaçante, la frêle silhouette du cavalier. Minuscule visiteur de la colossale fortification, Trëkin s'avança vers la barbacane défendant le principal accès au sud. D'une muraille, une voix l'arrêta:

- Qui vient de la nuit sous nos murs?

- Je suis Trëkin, capitaine des archers. Je viens de la bataille porter nouvelles au roi.

- Approche sous nos lumières.

- Me voici; certains doivent me reconnaître. Des hommes des Fiefs, je suis un des chefs.

- Capitaine Trëkin, je vous ouvre. Tirez la herse!

Trëkin s'empressa de pénétrer dans la cité. Sans rien expliquer, il laissa derrière lui les gardes et s'engouffra dans les ruelles sombres de la ville basse. Toujours au galop, Trëkin déboucha sur la place de l'Hôtelleries de la Grande Halte, puis il remonta la contre-allée des Plaies-sans-nombre. Ayant atteint le Talon, il fila sans perdre un instant vers la citadelle, empruntant le circuit tumultueux de l'allée serpentine des Enlumineurs de Cauchemars.

Dix minutes plus tard, l'arche de la porte du Huitzil vit passer un cavalier lancé furieusement au triple galop. Aussitôt après, Trëkin longea la lourde bâtisse de la Boutique aux Archives. De la lumière émanait des grandes fenêtres à l'étage. Il ne restait plus au cavalier qu'à faire le tour de la ceinture qui encerclait la citadelle. Le donjon était maintenant en vue...

Les pas de son cheval résonnaient bruyamment sur la chaussée. Sous les murs de la fortification le long de laquelle il galopait, Trëkin aperçut devant lui un autre cavalier. Celui-ci se dirigeait également au grand galop vers la porte des Gorges Sèches. Les Trois Lunes Pendulaires, Salix, Venox et Bulaz scrutaient la nuit. Au jeu de leurs rayons, Trëkin remarqua que la livrée du cavalier le précédant était semée d'étoiles scintillantes. Il ne pouvait s'agir que d'un des hommes du vicomte d'Umbrow. Un messager allait au roi dénoncer la trahison des natifs des Fiefs! Trëkin, plus inquiet que jamais, se lança à sa poursuite pour l'intercepter.

...

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