La Boutique aux Archives

 

Carnicollo avait rejoint la "Boutique aux Archives". Par un escalier de bois grinçant, il gagna l'étage supérieur de l'édifice. Là, dans le jour discret qui émanait de dix grandes fenêtres grillagées, s'étendaient des quadrillages d'ombre sur les dalles grises et poussiéreuses, incrustées de réalgar. La salle où étaient stockées les archives de Kalinda, avait cette étrange atmosphère des lieux chargés d'histoire. La lumière y descendait en une tonalité indistincte. Les armoires, recouvertes de manuscrits, reposaient dans la pénombre et le silence. Entre les rangées d'armoires se profilaient des passages que les ombres, dessinées par les fenêtres grillagées, quadrillaient. Les étagères ployaient sous le fardeau d'épaisses piles de livres et dégoulinaient de rouleaux de parchemin. De vieux restes de chandelles collaient encore au vernis craquelé d'antiques guéridons. Il planait sur ce lieu comme un goût âcre et secret. La connaissance, comme toujours, reposait dans le mystère, cachée sous les épaisses couvertures de cuir anonymes des livres, enfermée dans les signes et les arabesques runiques inscrites à l'encre des alchimistes. Seuls ceux qui possédaient la clef du langage pouvaient déchiffrer la science qui dormait là. Il fallait aussi pouvoir, strate par strate, en remonter le cours pour gagner la source du sujet envié.

Carnicollo se demanda par quel bout il allait bien pouvoir commencer. Parmi ce chaos d'ouvrages, il devait se frayer un passage: mais par où, par quelle galerie, par quelle étagère, par quel manuscrit commencer? Il hésitait, debout, immobile, le regard flottant sur cet univers énigmatique. Un détail, peut-être, le déciderait-il, comme la reliure, la facture, l'odeur même de tel ou tel incunable? L'avide chercheur voulait se prouver qu'il était capable de dominer l'immensité de cette abondance de manuscrits, et d'en tirer, au premier essai, l'ouvrage où gisait pour lui une réponse. Car il en possédait la certitude, dans ce lieu résidait un hôte habillé de runes qui attendait depuis toujours sa visite. Ce livre existait pour ses yeux, pour cette lecture dont il avait le désir...

Carnicollo observa son bras gauche se lever, se dresser et pointer dans la pénombre dans une direction à l'issue encore absente à son regard. Comme un somnambule, il avança entre deux longues armoires, tourna dans une nouvelle galerie et s'immobilisa devant un meuble bas. Il s'agenouilla et en ouvrit le panneau de bois qui coulissait. A l'intérieur du meuble, étaient entassés des parchemins jaunis et secs. Sa main tâtonna parmi l'accumulation des rouleaux, les repoussant les uns après les autres, sentant l'importance d'une trouvaille à venir, mais n'en saisissant pas encore la réalité. Quand, tout à coup, sa main heurta un objet plus consistant que la matière des parchemins. Sa main lui rapporta aussitôt l'objet insolite. Une boîte rectangulaire et recouverte de métal décoré au repoussé, de la taille d'un écrin à bijoux, apparut sous ses yeux. Carnicollo, surpris d'avoir déniché tout autre chose qu'un livre, ouvrit sans plus attendre la boîte découverte.

Sur un duvet de satin noir, reposaient des morceaux de verre rose. Carnicollo en prit un entre ses doigts. C'était un éclat assez fin et légèrement incurvé, présentant une cassure bien nette. La matière, très lisse, n'accusait aucune aspérité et brillait d'un scintillement aux beaux reflets argentés. Intrigué, Carnicollo chercha une explication à la présence d'une boîte d'un tel contenu dans une bibliothèque. Collée sous le couvercle de la boîte, il distingua immédiatement une étiquette:

"Procès n1495 - 3027"

- Le jeu de piste ne fait que commencer, se dit alors à lui-même Carnicollo. Quelle étrange rencontre que celle de ces quelques bris de verre...

L'homme se redressa, gardant avec lui la boîte mystérieuse, et faisant quelques pas pour aider la bonne marche de sa réflexion, il revint vers plus de lumière au niveau du mur percé des dix fenêtres grillagées. Le quadrillage des ombres l'incluait maintenant dans sa projection. Carnicollo regarda de nouveau à l'intérieur de la boîte les étranges morceaux de verre rose. Un feu argenté couvait sous leur surface parfaitement polie.

- "Procès n1495 - 3027", se remémora-t-il. N'est-ce pas ici, dans ce bâtiment, que se réunissait jadis le sombre Tribunal des Sentences? Oui, l'étiquette doit faire référence aux actes d'un procès tenu en ces lieux. "3027" doit de toute évidence désigner l'année. Il ne te reste plus, mon vieux, se parla à lui-même Carnicollo, qu'à trouver les archives, et tu connaîtras le secret des morceaux de verre. Mais ne serait-il pas plus heureux d'user tes yeux pour le travail que ton maître t'a ordonné, plutôt que de perdre ton temps en de curieuses recherches personnelles? Non, car je sens que je suis sur la même piste que celle des Scornafiocres. Que veux-tu? c'est une intuition. Laissons-nous guider par les événements...

Carnicollo tourna la tête à droite puis à gauche. Espérant avoir identifier la source de sa recherche, il opta pour la direction la plus sinistre, là où les ombres de la bibliothèques étaient les plus profondes. Ce fut au fond, dans un angle que l'obscurité masquait, que l'homme en quête des actes des procès tenu par le Tribunal des Sentence découvrit, derrière un rideau gorgé de poussière, un passage...

Une bougie à la main, Carnicollo entama les ténèbres qui gardaient ce lieu dérobé aux regards. La bougie, dont la cire brûlante dégoulinait, illumina de sa flamme un couloir encombré de toiles d'araignée défraîchies. Après avoir inspecté rapidement les abords du couloir, Carnicollo s'y engagea. Une fois encore, il se sentait guider de ce côté-ci plutôt que vers toute autre direction. Tel était de façon inexplicable l'instinct merveilleux du découvreur de livres.

Le couloir faisait ensuite un coude. Carnicollo déboucha dans une salle voûtée au mobilier recouvert de draps blancs. Un des murs alignait une rangée de meurtrières fermées par des vitraux, dont la tonalité des couleurs était fanée. Des casiers ornaient un autre mur. Carnicollo s'en approcha. Les actes des sentences étaient rangés là, méticuleusement empilés et étiquetés. Sans chercher à savoir pourquoi, notre découvreur opta pour fouiller un casier en haut à droite. Pour ce faire, il escalada un escabeau de bois, et tenant toujours en main sa bougie, entreprit d'identifier le parchemin numéro 1495. Comme par enchantement, c'était bien la série des numéros 900 à 1500 de l'année 3027 qu'il avait sous les yeux...

Enfin, Carnicollo exhuma le dossier numéro 1495 - 3027. Sa proie en main, il redescendit précipitamment les échelons de l'escabeau, manquant presque de tomber. En un clin d'oeil, il se jeta sur un banc, en arracha aussitôt le linge qui le couvrait, et s'empressa de dévorer le document. Mais sa source de lumière le gênait pour bien tenir en main l'ouvrage et pour en tourner les pages. Il inclina donc sa bougie, flamme vers le bas, pour former, sur la surface du banc, un socle de cire où la fixer. Une fois bien installé, il put commencer la lecture de l'acte judiciaire:

"Tribunal des Sentences de Kalinda

Dix huitième jour des Trois épis

De l'an de grâce 3027

Jugement 1495

Sous le regard des Dieux de nos Pères

et au Nom du Roi Sijaron III

 

- Maître des Sentences: Milectius l'Ancien

- Gardien des Marches du Nord: Bergald de Guérande

- Périti: Frère Kox l'Algébrite, Fusain d'Istel, Fédor Sarcolion, Gédéon de Beauvoi, Enguérand du Gance de Tournelle, Arst Magnar, Giovani Lombrosso Colonna di Carli.

- Greffier: Yorgën VIIéme du nom

- Témoins: Jagelon Nejkar, Sergent d'arme de la compagnie des arbalétriers d'Euzanne, Palas Miloz, Lieutenant des Miliciens de Sibarine.

- Accusé: Frékaas prétendument Comte de Mille Haches

 

L'accusé a été recueilli sur le champ de bataille de Shamrock Hill. Sur le témoignage du Sergent d'arme Jagelon Nejkar, ci-devant nous et confirmant ce qui suit, l'accusé portait l'uniforme des Féodaux. Il fut trouvé gisant mais non point mort, revenant peu à peu à lui, son corps éclaboussé de bris de verre. Remis comme prisonnier sous la garde du Lieutenant Palas Miloz, également ci-devant nous et confirmant ce qui suit, l'accusé s'est révélé être un dangereux blasphémateur, maudissant notre sainte cité et la gloire de ses fils. Le Lieutenant Miloz, fort de cette sagesse emprunte de piété craintive, a déféré l'accusé devant sainte justice, nous, Tribunal des Sentences.

+ Milectius: Accusé levez-vous et donnez-nous à entendre votre nom.

+ L'accusé: Frékaas Comte de Mille Haches

+ Bergald: Quel titre étrange que voilà? et que j'ignore...

+ Frékaas: Ce titre est nouveau et ma noblesse toute fraîche. Toutefois, je n'en tire aucun orgueil, ne vous la signalant que pour bénéficier des immunités dont elle fait jouir devant la justice.

...

- Achat en ligne du livre au format électronique:
http://www.hypallage.fr/dsaurel_hypallage.html