La bataille du Pont de l'Impénitence

 

Peu après midi, le dix neuvième jour du cycle indécis de M'Rak, une forte armée sortit de Kalinda pour aller vaincre, de l'autre côté de la forêt de Pimprenelle, les troupes d'Aquebanne, elles-mêmes parties de cette cité la veille. La prise de Kalinda ne signifiait pas la fin de la guerre, mais bien au contraire son extension. Les Féodaux pensaient, en cette affaire, surprendre les soldats de Pel Hazelglance et les défaire devant le Pont de l'Impénitence. Une armée des Féodaux attendait de l'autre côté du pont qu'on lui ouvrît la voie du franchissement de l'Aspholos. Pour l'armée en provenance de Kalinda, c'était une priorité que d'ouvrir l'accès du pont à ce renfort.

L'armée sortie de Kalinda avait pour chef le Comte Atken de Garch. L'armée qui attendait sur l'autre rive de l'Aspholos était commandée par le Vicomte d'Umbrow.

La bannière taillée de gueule et de sinople au griffon d'or du Comte de Garch paradait en tête des troupes. Leur chef avançant le premier, les soldats traversaient la forêt de Pimprenelle, formant une file très étirée le long du Chemin des Fougères. Sous le couvert des arbres dévêtus de l'inquiétante forêt, des officiers Féodaux entamèrent en route une curieuse conversation. Parmi eux, se trouvait le Seigneur Gwirzz le Rouge qui, comme son nom l'indique, portait toujours sur lui des habits rouges; il y avait également le Capitaine Oulag Brizor, une espèce de molosse brutal et vindicatif, et le commandant des archers, Trëkin, un homme méchant que la guerre ne rendait franchement pas meilleur. Gwirzz prit le premier la parole après avoir fait venir à lui ses deux collègues:

- Mes amis, que penseriez-vous de faire aujourd'hui d'une pierre deux coups?

- Qu'est-ce à dire? répondit Oulag Brizor sur un ton bourru.

- Ce que je vous propose, précisa Gwirzz le Rouge, c'est d'éliminer dans la bataille le Comte de Garch! Réfléchissez, qui servons-nous? Qui combattons-nous?

- C'est vrai, maugréa Trëkin, nous seuls sommes les légitimes natifs du Pays des Fiefs. Nous n'avons pas à nous faire dicter notre conduite par des étrangers. Depuis que nous avons perdu la guerre en 3027, nos ennemis sont devenus nos chefs.

- Tout à fait exact, reconnut Gwirzz le Rouge. Le moment est venu de nous débarrasser de nos régisseurs, de les combattre comme s'ils n'avaient jamais cessé d'être dans le camp d'Aquebanne. Du reste, nous n'avons jamais eu de roi, nous avons toujours été souverains dans nos Fiefs. Par quelle invraisemblance avons-nous pu tolérer qu'on nous fédère sous un seul et même pouvoir autoritaire? Je suis mon propre maître dans mon propre Fief. Qui m'interdira d'y vivre selon mes lois et mes coutumes?

- Gwirzz, tu as entièrement raison. Seules la défaite et la puissance de leurs armes nous ont jusqu'alors obligés à vivre sous l'autorité d'un roi étranger. Mais si nous l'avons toléré, nous ne l'accepterons jamais sans être conscients de renier tout ce qui nous a créé: notre terre sauvage et mystérieuse, notre culture guerrière, dont nous avons docilement soumis l'exercice pour le mettre au service d'un roi, notre volonté de défier la mort sans sourciller, notre familiarité avec les sorciers, et surtout notre soif insatiable et violente de liberté. Pour nous autres, liberté rimera toujours avec le mot Fief!

- Trëkin, ce que tu viens de dire est la vérité vraie, s'exclama Oulag Brizor! Je suis prêt à me battre pour reconquérir notre liberté. Comment n'y avons-nous pas pensé plus tôt? Il aura fallu qu'ils nous réduisent à la plus infâme expression de nous mêmes pour obtenir de nous une telle soumission. Nous allons le leur faire payer, et très cher!

- Ce que je vous propose, expliqua Gwirzz le Rouge, c'est d'agir avec méthode. Si nous regardons un peu les effectifs de l'armée dans laquelle nous sommes, nous pouvons dire qu'au moins la moitié des hommes sont originaires des Fiefs, tandis que l'autre moitié est constituée par nos envahisseurs et leurs hosts. Il serait très profitable de laisser tous ces gens d'Aquebanne s'entre-tuer allègrement sous nos yeux réjouis. Trëkin, Oulag, je vous invite à garder vos hommes le plus longtemps possible en réserve et de ne les jeter dans la fournaise de la bataille que lorsque ceux d'Aquebanne se seront largement saignés. Alors, nous leur rentreront dedans indifféremment. Nous achèverons de les réconcilier dans une même mort. Qu'en dites-vous?

- C'est ingénieux et peu coûteux, admit Trëkin. Les archers n'ayant pas à s'engager au corps à corps, je n'aurai pas de mal à retenir mes hommes loin du combat.

- Quant à moi, se demanda Oulag Brizor, je ne sais pas trop comment faire pour m'esquiver? Je forme normalement la première ligne d'attaque avec mes joueurs d'épée...

- Ecoute, lui proposa Gwirzz le Rouge, fait comme moi, va rejoindre tes hommes et arrête-les sur le bord du Chemin des Fougères. Laisse-toi dépasser par le reste de l'armée, et prends assez de retard pour ne pas être là au moment où le Comte de Garch mettra en formation pour l'attaque sa ligne de bataille. Comme nous arriverons au Pont de l'Impénitence en fin d'après-midi, il n'attendra pas ton renfort pour attaquer, préférant engager le combat le plus rapidement possible avant la tombée de la nuit. Tu as compris ce qu'il te reste à faire?

- Ouais!

Du sommet d'une des trois tours carrées du Château des Braques, le Vicomte de Windmoor, le Général Pel Hazelglance et le Capitaine Phartald observaient les mouvements de l'adversaire de l'autre côté de l'Aspholos.

- On dirait qu'ils se préparent à nous assaillir, fit remarquer le Vicomte. Et pourtant, voilà déjà une heure qu'ils se sont rangés en formation de combat. Je ne comprends pas ce qu'ils attendent.

- A les voir, ils ont l'air sûr d'eux, insista Phartald. Quelque chose me chiffonne... Pourquoi ont-ils attendu la fin de la journée pour se déployer en vue d'un assaut contre le pont? La nuit ne va pas tarder à tomber. Ils ne pensent tout de même pas pouvoir enlever la position en moins d'une heure ou deux. Ce n'est pas possible, ils doivent nous mépriser ou être fous.

- ça m'étonnerait de la part du Vicomte d'Umbrow. Voyez, ce sont ses armes, d'argent semé d'étoiles d'azur, que l'on distingue au centre de leur armada. Un seul homme peut prétendre se tenir sous cette bannière, et cet homme est un redoutable adversaire. Le Vicomte d'Umbrow n'est pas homme à se jeter dans la gueule du loup sans puissants atouts, ni homme à mépriser les talents de son adversaire.

- Alors, je ne comprends plus rien, lâcha Phartald.

- En sommes, ils attendent, se contenta de rappeler Pel Hazelglance.

- C'est cela, ils attendent, répéta le Vicomte. Ils attendent... mais quoi? Ou plutôt, qui? C'est évident, ils attendent quelqu'un!

Tout à coup, une sentinelle, qui scrutait l'horizon d'un tout autre côté que celui du pont, signala d'une voix puissante et pressante la présence d'une forte troupe armée venant de l'ouest. Les trois chefs installés au sommet de la tour, se précipitèrent sur les créneaux pour observer le prodige:

- Par les Cornes de Daccrott, jura Pel Hazelglance, que vois-je!

- D'où sortent-ils ceux-là? s'irrita Phartald.

- En effet, ils n'étaient pas prévus aux festivités, reconnut le Vicomte. Encore que de l'autre côté du pont on semblait bien les attendre. Tout s'éclaire.

- Pas pour moi en tout cas, dit en roulant des yeux exorbités Pel Hazelglance. Quelle confusion que de voir l'ennemi jaillir dans son dos.

- Sont-ce des ennemis? Il faudrait encore en être certain...

- Capitaine Phartald, je puis vous assurer que ce sont des Féodaux. Je reconnais les couleurs du Comte de Garch, taillées de gueule et de sinople au griffon d'or.

- Stoppons-là le cours d'héraldrie. Il faut vite se bouger le cul, grogna Phartald.

- Vous avez raison, admit le Vicomte. Nous ne devons pas nous faire piéger dans le château, et ce d'autant plus que les Féodaux qui arrivent vont à coup sûr se jeter contre les défenseurs du pont pour en libérer l'accès. Leurs petits copains attendent impatiemment de l'autre côté.

- C'est bon, intervint résolument Pel Hazelglance, je pars les intercepter avec le gros de nos troupes. Capitaine Phartald, vous resterez en réserve avec la Garde d'Honneur dans l'enceinte du château. Votre charge peut être décisive et nous ne devons pas en gâcher précipitamment l'engagement. Quand les choses deviendront très sérieuses, arrachez-nous la victoire. Quant à vous, Vicomte, avec les hommes qu'il vous reste, tenez le château.

Aussitôt après avoir donné ses ordres, Pel Hazelglance dévala l'escalier de la tour où il se tenait, pour aller regrouper le plus rapidement possible ses troupes. Le jeune général s'empressa de dévaler avec ses soldats la pente qui, du château au Pont de l'Impénitence, couvrait un espace ouvert d'au moins trois cent mètres.

- Il est courageux le petit, fit remarquer Phartald en observant manoeuvrer le jeune général du haut de la tour.

- J'espère seulement qu'il aura le temps de ranger en ordre de bataille ses hommes. Il ne faudrait pas qu'il se fasse entreprendre en pareille pagaille. Le Comte de Garch n'est pas un manchot, il va sans plus tarder escamoter le déploiement du général Pel Hazelglance. Si j'étais à la place du Comte de Garch, je n'attendrais pas que l'adversaire ait eu le temps de former sa ligne de bataille; j'enverrais tout de suite contre-elle le gros de ma cavalerie. Les archers de Pel Hazelglance n'étant pas en place ni en mesure de cracher leurs traits, ce serait une audacieuse mais fructueuse charge.

- Dites donc, rappela Phartald, n'oubliez pas dans quel camp vous vous battez! Je n'aime vraiment pas votre manière d'envisager les choses. Si vous avez définitivement rejoint un camp, que votre langage renonce à l'ambiguïté. Je vous en conjure, cessez ce petit jeu cynique!

Entre le château et le pont, couraient les soldats d'Aquebanne. Pel Hazelglance pressait les plus rapides de rejoindre au pas de course le départ de la muraille dressée sur le bord de l'Aspholos. Dans l'idée du général, il fallait à tout prix préserver la défense du Pont de l'Impénitence. Si un rideau de troupes n'était pas tendu à temps pour protéger par l'arrière la redoute du pont, celle-ci risquait de tomber et de libérer l'autre armée des Féodaux, jusqu'alors contenue sur la rive opposée.

Contrairement à ce qu'exigeait une bataille rangée menée dans les règle de l'art, le combat débuta sans un seul tir d'archers. Pel Hazelglance, dressé sur ses étriers, ne cessait d'aller et venir le long de la ligne de ses troupes, dont il espérait voir en place à temps la formation face à l'arrivée de l'ennemi. Le jeune général criait de tout son coeur des ordres afin que chaque soldat se dépêchât. Mais, comme l'avait prévu le Vicomte de Windmoor, le Comte de Garch ne laissa pas de répit à son adversaire. Les gros sabots de la cavalerie des Féodaux s'ébranlèrent au galop, couvrant du tremblement de leur charge irrésistible le champ de bataille. Pel Hazelglance vit surgir, les yeux déchirés d'angoisse, l'implacable cavalerie lourde. Aucun piquier n'était prêt, aucun archer n'avait encore bandé son arc, et tous couraient encore pour trouver leur place...

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