Un duel sans issue

 

L'Immortel Gilrandir transporta la princesse évanouie dans le carrosse qui les avait amenés jusqu'au manoir de Guérande. Ozgor le Borgne prit place avec eux. L'attelage s'ébranla aussitôt après, encadré par une vingtaine de reîtres noirs.

Le carrosse et les cavaliers qui l'escortaient couraient le long d'une route toute blanche, traversant de nombreux bois sous la tempête de neige. Le vent hurlait entre les arbres, soulevant et éparpillant la neige. Balayé, le sol n'était plus qu'un amas de glace craquelée et tranchante. Les formes penchées et embrumées des sapins ressemblaient aux figures légendaires des grands trolls du nord. Tout disparaissait peu à peu dans le vent chargé des embruns déposés par l'hiver. Seules quelques silhouettes fantomatiques de hauts rochers sculpturaux émergeaient par moment de la nuit de la tempête, puis s'effaçaient subitement. L'hiver avait la couleur du linceul, froid et sinistre.

La princesse revint à elle: ses yeux fantastiques éclaboussèrent de leur regard l'habitacle du carrosse. Ils plongèrent ensuite à travers la fenêtre, pour découvrir le spectacle sans âme du pays des neiges. Amasia pensa un instant avoir rêvé et crut toujours être en route vers le manoir de Guérande. Elle soupira bruyamment comme pour exorciser la peur du cauchemar, quand tout à coup son regard croisa celui d'un homme roux, barbu et borgne, qui était assis en face d'elle. La princesse poussa un cri étranglé et se recroquevilla instinctivement contre la banquette. Gilrandir, qui était à ses côtés, s'empressa de la rassurer, mais la princesse se rebiffa, tout autant dégoûtée par la présence de l'Immortel que par celle d'Ozgor le Borgne.

Amasia fit le reste du voyage emmitouflée dans son manteau d'hermine, jetant de temps à autre des coups d'oeil par dessus le large col de fourrure du vêtement. Ses coups d'oeil se voulaient discrets, aussi, dès qu'elle se croyait repérée, replongeait-elle sa tête sous la bordure d'hermine.

Après de longues heures d'une pénible route sous la tempête de neige, le carrosse arriva enfin au gros bourg de Fendweek. Sur la place du beffroi de Vaubel, Ozgor descendit et alla à l'auberge de la Belle Broigne acheter de quoi manger et de quoi boire. A peine fut-il remonté dans le carrosse que l'attelage repartît au galop, suivi par les cavaliers de l'escorte. L'équipage piqua au nord, remontant dans le brouillard le Pavé pour gagner la cité fortifiée de Kalinda.

On entendait, comme un bruit lointain, le martèlement estompé des sabots des chevaux et le son feutré des roues sillonnant la chaussée enneigée. Dans l'habitacle, Ozgor dévorait un poulet, dont les chairs pendouillaient à sa barbe filandreuse. Amasia, discrètement, le regardait faire, contemplant ce barbare hirsute avec horreur. Dès qu'Ozgor ne louchait pas vers elle, la princesse en profitait pour observer le glouton. Elle était tout à la fois effrayée et fascinée par la vulgarité et la rudesse de cet homme. Ozgor avait ouvert un pot de moutarde et en avalait le contenu en se servant avec les mains, mélangeant la moutarde dans sa bouche à la viande déjà soigneusement mâchouillée. Puis il prit une bouteille de vin qu'il fit couler à flot dans son gosier béant. La princesse écarquilla de grands yeux incrédules dont Ozgor capta l'attention en rotant bruyamment. La jeune fille s'empressa, écoeurée, de trouver refuge sous sa fourrure d'hermine.

La route s'allongeait. Gilrandir s'impatientait. L'Immortel réclamait à Ozgor de lui parler de Gwendrall, mais le borgne se refusait pour le moment à donner des réponses. Gilrandir devait attendre d'être arrivé à Kalinda pour connaître ce qu'il trépignait d'apprendre. Cela faisait tant d'années qu'il recherchait vainement Gwendrall...

Enfin, ils arrivèrent en vue de Kalinda, et, alors même que la tempête s'était apaisée, une étrange sensation souleva un ouragan d'effroi dans le coeur de la Princesse et de l'Immortel. Amasia se rappela les paroles effroyables de son grand-père; Gilrandir pressentit que son destin était scellé.

Le carrosse passa la barbacane et les premiers remparts, puis remonta vers la ville haute et le donjon de la citadelle. Au pied d'une imposante tour, Gilrandir aida la princesse à descendre en lui présentant son bras. Le spectacle qui s'offrait au regard de la jeune fille était triste et noir. Le sombre donjon les couvrait de son ombre immense et glacée. Bulaz, Salix et Vénox, froides pastilles accrochées à l'obscurité d'un ciel visqueux, irradiaient une lumière dégouttante.

Amasia ne pouvait s'empêcher de penser qu'on lui voulait du mal, qu'on voulait tuer la jeune fille vierge qu'elle était encore. Ce devait être pour un abominable rituel, s'imagina-t-elle, et cette tragique et hideuse évocation la révolta au plus profond de son âme. Elle aurait voulu fuir mais déjà deux gardes de rouge vêtus la serrèrent et la conduisirent dans le donjon. Bien qu'elle détestât maintenant Gilrandir, ce fut avec terreur qu'elle le vit se séparer d'elle. Il n'y aurait désormais plus personne pour la protéger, pour lui venir en aide.

- Où emmène-t-on la princesse? s'inquiéta Gilrandir. Elle est toujours sous ma protection et je compte bien qu'il ne lui soit fait aucun mal.

- Ne vous en faites pas, le rassura Ozgor, son heure viendra à point nommé, mais pour le moment nous avons d'autres affaires à régler. Si vous voulez bien me suivre, nous allons voir le roi. Son Altesse désire impatiemment vous faire part de ses projets concernant l'infâme Gwendrall.

- J'ose espérer que le roi souhaite effectivement détruire Gwendrall et qu'il possède des informations valables pour ce faire.

- Encore une fois, soyez rassuré, c'est comme si Gwendrall avait déjà été tué.

Le borgne guida l'Immortel vers un bâtiment résidentiel, de la terrasse duquel on pouvait embrasser du regard toute la ville basse. Du pied des murailles de la citadelle, se succédait une avalanche ininterrompue de toits de demeures plus serrées les unes que les autres. Le tout formait un escalier de tremplins enneigés et unis sous la même couleur blanche. De la fumée sortait en s'étirant paresseusement des cheminées longues et grises de l'habitat.

- Etiez-vous déjà venu à Kalinda? interrogea Ozgor qui observait l'Immortel rêvasser les yeux perdus sur le vide.

- Oui, en 3027. Cette année là, Aquebanne avait vaincu les Féodaux...

- Ne soyez pas nostalgique, un coup l'on perd, un coup l'on gagne. Voyez-vous, en 3027, j'étais dans le camp des vaincus.

- Comment avez vous fait pour investir Kalinda, demanda l'Immortel, tout à coup perplexe?

- Nous avons bénéficié d'une savoureuse trahison. Mais suivez-moi et vous saurez tout ce qu'il faut savoir.

Ozgor ouvrit alors une porte qui, de la terrasse, donnait à l'intérieur du bâtiment. L'homme borgne invita l'Immortel à entrer. Gilrandir passa le premier et, à peine eut-il franchi le seuil, qu'il entendit la porte se refermer sèchement dans son dos. Ozgor venait de le piéger.

La salle était peu éclairée et l'on devinait la silhouette d'une autre personne présente. Un homme, vêtu d'un dolman turquoise à brandebourg or et d'une pelisse écarlate bordée d'astrakan, s'occupait à allumer des bougies sur un énorme candélabre en bronze, aux longs pieds torsadés, représentant des dragons s'enroulant sur eux-mêmes. Le sol de la salle luisait de mille tessèles d'or, de verre et d'onyx, qui formaient une indéchiffrable mosaïque. Il n'y avait pas de fenêtre mais une autre porte faisait face à celle par laquelle Gilrandir était entrée. L'autre issue apparut à l'Immortel vraisemblablement tout aussi close que ne l'était celle qu'on venait de refermer derrière lui.

La salle s'illuminait peu à peu au fur et à mesure que l'autre homme présent communiquait la flamme qu'il tenait de bougies en bougies.

Silencieusement, Gilrandir l'observait faire. L'inconnu avait un beau visage inaltéré, qu'encadraient de scintillants cheveux argentés et que rendaient extraordinaire des yeux d'un mauve améthyste, sur l'iris desquels se reflétait la lueur des bougies. L'immortel reconnut aussitôt en lui un autre immortel. Ils se ressemblaient curieusement, tant par l'impression que laissait paraître leur étrange physique que par leur accoutrement. Gilrandir portait des cuissardes noires et l'autre de hautes bottes rouges. Gilrandir était armé d'une esclavone et l'autre d'une schiavone. Gilrandir arborait un pourpoint blanc chamarré d'or et l'autre un dolman satiné recouvert de brandebourgs. Ils avaient tous les deux les cheveux argentés et les yeux de l'un comme de l'autre paraissaient tout aussi irréels.

L'inconnu acheva d'éveiller la flamme de la dernière bougie encore inactive. Son regard améthyste croisa les deux pépites d'or qui brillaient en lieu et place des yeux de Gilrandir.

- Qui êtes-vous? demanda Gilrandir, rompant le silence.

- Je suis l'Immortel Duilin de Fairydell.

- Que me voulez-vous?

...

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