Le fils du Roi

 

L'armée conduite par le général Pel Hazelglance avait quitté la ville fortifiée de Kalinda en fin de matinée. Les soldats avait mis peu de temps pour parcourir le Pavé jusqu'au Carrefour du Prince, d'où ils prirent à l'est la direction de la forêt de Pimprenelle.

Une nouvelle route avait été construite qui traversait la sombre forêt. Cette route était désormais aisément accessible et connue sous le nom de Chemin des fougères. Ce fut sous la neige, qu'un vent sonore soulevait, que les soldats d'Aquebanne et les Kadaréens de la Garde d'Honneur débouchèrent de la forêt de Pimprenelle.

Pel Hazelglance était le meilleur ami du fils cadet du grand roi Sijaron. Il venait d'acheter à prix d'or, au début de cette année 3042, une licence de général. C'était là son tout premier commandement que la fortune et la faveur royale lui avaient permis d'obtenir. Ce jeune général, bien qu'inexpérimenté, n'en était pas moins valeureux, mais ses soldats le jugeaient sévèrement en attendant de pouvoir mesurer dans le feu de l'action sa réelle valeur. Toutefois, aux côtés de Pel Hazelglance, se tenait le capitaine de la Garde d'Honneur, Phartald, qui lui, par contre, pouvait s'enorgueillir d'être un des vétérans de la fameuse bataille du Pont de l'Impénitence. L'impétuosité et la fougue du jeune général alliées à l'expérience et à la bravoure du vieux capitaine pouvaient bel et bien faire merveille, s'ils étaient capables de s'entendre. Comme les deux hommes savaient s'écouter et se respecter, leurs relations paraissaient plutôt bonnes.

En tête de l'expédition militaire, chevauchaient fièrement les cavaliers de la Garde d'Honneur. Dans leurs rangs, se trouvaient deux très jeunes gens qui avaient belle allure revêtus de leurs hauberts étincelants. Ils bavardaient sous la neige, suivant, dans le brouillard de la tempête qui venait de se lever, la croupe des chevaux qui les devançaient. Un des deux cavaliers portait sur la tête une chapska tandis que l'autre, tenant son casque à la main, laissait ses longs cheveux flotter et ramasser la neige qui volait autour d'eux.

- Tu sais Frékaas, ça me fait tout drôle d'avancer vers la bataille sur les traces de mes nobles parents. Figure-toi que mon père, Mordril, commandait la Garde d'Honneur il y a quinze ans. Ma mère l'accompagnait, et ce fut ensemble qu'ils remportèrent la victoire du Pont de l'Impénitence.

- Je ne savais pas, releva Frékaas, que ton père était le célèbre Capitaine Noire Brillance. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt?

- C'est que je craignais de mettre de la distance entre nous. Nous sommes tous les deux Garde d'Honneur et il ne doit pas y avoir de différence entre nous.

- Cette façon de penser et d'agir t'honore. Saches toutefois, Figgil, qu'étant ton ami, il m'est d'autant plus agréable d'être, par la-même, l'ami du fils du grand Mordril.

- Je le conçois. Nos parents nous ont laissé un glorieux héritage, mais nous devons à notre tour faire nos preuves. Je te le confie dans le secret de l'amitié, c'est une épreuve face à laquelle j'espère me comporter dignement. Je n'ai, dans l'attente de la bataille, qu'une seule peur: celle de ne pas être à la hauteur.

- Ne t'en fais pas Figgil, nous sommes deux. Ensemble, nous ne saurions défaillir.

- Oui, l'un et l'autre, nous sommes inséparablement l'un pour l'autre. Par Nakriss, que dure toujours notre amitié!

Les bourrasques de neige rendaient le paysage alentour fantomatique. Fort heureusement, le chemin que devait emprunter l'armée suivait huit collines encore visibles, dont l'alignement formait un marquage sûr.

Le vent changea de direction. La neige se mit à surgir dans la figure des soldats. La progression en devint des plus désagréables et des plus pénibles. La température avait également chuté et les chefs de l'expédition commencèrent à se demander dans quelles terribles conditions ils allaient devoir livrer bataille.

- Général, interrogea Phartald, si ça continue, on va bientôt entrer à l'aveuglette au contact de l'ennemi.

- Je ne pense pas, capitaine, que les Féodaux soient déjà parvenus à franchir la rivière Aspholos, répondit le général. Depuis que vous êtes venus pour la dernière fois, nous avons fait des aménagements. Le pont est désormais gardé par une redoute, flanquée de part et d'autre de deux hautes murailles. Nous n'avons pas non plus négligé d'édifier un château sur la colline qui fait face au pont. Pour mémoire de vos exploits de jadis, la fortification porte le nom de Château des Braques.

- Général, je vous ferai simplement remarquer que le nom de Braque ne rappelle pas l'exploit des Kadaréens mais celui des Sardois. Pour nous honorer véritablement, le château aurait dû s'appeler Château des Rinuleq.

- Capitaine Phartald, sans vouloir vous vexer, je dois vous avouer que, pour des raisons politiques évidentes, le roi Sijaron a préféré sans aucun doute honorer en priorité son précieux allié le Prince de Sarde. Mais je vous assure que je suis plus que conscient et grandement admiratif de ce que la Garde d'Honneur compte de témoignages d'abnégation et de fidélité envers Aquebanne.

- Contrairement à ce que beaucoup d'entre-vous pense, nous ne sommes pas des mercenaires. Au regard de notre idéal chevaleresque, c'est une grave injustice que l'on nous fait là. Nous acceptons cependant de rester dans l'ombre: du moment que la frontière derrière laquelle vivent paisiblement tant de gens demeure inviolée, nous nous sentons amplement récompensés.

- Je saurai, croyez-moi, faire valoir vos mérites lorsque nous serons revenus victorieux de cette expédition, expliqua Pel Hazelglance.

- Général, ne vendez pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué! Au fait, qui commande la défense du Château des Braques?

Le général sembla tout à coup mal à l'aise et chercha à éluder la question. Phartald insista à nouveau:

- Ce commandant est-il nul à ce point? La seule évocation de son nom semble devoir vous décourager. A-t-il déjà perdu beaucoup de batailles?

- C'est tout le contraire: il en a trop gagné!

- Alors vous craignez que sa renommée efface toute tentative de votre part d'entrer dans la légende militaire d'Aquebanne. Sérieusement, vous n'êtes pas envieux au moins?

- Non, point du tout. Il s'agit d'une toute autre affaire en l'occurrence. Le commandant en question est le Vicomte de Windmoor.

- Oui, et alors?

- Et bien, il a remporté beaucoup de batailles, mais pour le compte du Roi des Féodaux!

- Vous devez faire erreur. L'un de vous deux doit se tromper de camp?!

- Je vois que l'on ne vous a pas mis au courant...

- Ne me dites pas que je me bats dans le camp des Féodaux! Vous cherchez juste à m'embrouiller pour me jouer une mauvaise plaisanterie. Je vous préviens: je n'ai que très peu d'humour...

- Rassurez-vous, au moins en ce qui concernerait une mauvaise plaisanterie de ma part, il ne s'agit pas de cela. Je crois que je vous dois une petite explication.

- Je veux!

- Voilà, vous devez savoir qu'un certain nombre de seigneurs d'Aquebanne, à la suite du Baron Tildeberg d'Oa, ont trahi le Roi. L'année dernière, notre vénéré suzerain leur a offert un miséricordieux retour en grâce. Deux d'entre-eux ont accepté le pardon du Roi Sijaron et sont rentrés au pays. Ces deux seigneurs sont le Comte de Linahow et le Vicomte de Windmoor.

- Je veux bien admettre, répliqua Phartald, que le roi puisse leur pardonner, mais de là à donner au premier de ces pénitents le commandement d'un des postes névralgiques sur la frontière, il y a une largesse qui frise l'inconscience!

- Notre roi est un grand roi, fit remarquer Pel Hazelglance. L'expression de sa miséricorde est toute royale. Ne sacrifie-t-on pas le veau gras pour fêter le retour du fils prodigue?

- Alors, en somme, nous pouvons même craindre, par la grâce du roi, que le Vicomte de Windmoor soit encore capable de trahir. Si cela se trouve, les Féodaux sont peut-être déjà en train de se reposer au Château des Braques et d'être servis aimablement par notre cher Vicomte, tout heureux de retrouver ses anciens compagnons de route.

- Je crois, au contraire, qu'il préférerait se faire tuer sur place que de trahir encore.

- Mouhais... C'est en quelque sorte un quitte ou double, non? Comme si la guerre était un jeu! Nous nous permettons de jouer aux dés l'avenir de nos pays. Quelle blague!

Phartald n'écouta pas Pel Hazelglance lui vanter les effets rédempteurs du pardon du Roi. Le Capitaine des Gardes d'Honneur était parfaitement écoeuré. Il redressa la tête dans le vent, préférant avaler de la neige que les bobards du général.

Le ciel pesait sur la terre d'une tonalité de plomb que striaient de blanc les rafales de neige. Enfin, l'armée de Pel Hazelglance arriva en vue du Pont de l'Impénitence. On pouvait voir, dans le vent chargé de flocons, la masse sombre et brouillée du Château des Braques. L'édifice militaire trônait sur une colline, devant laquelle coulait l'Aspholos qu'un pont fortifié enjambait.

Des cavaliers du Château des Braques vinrent à la rencontre de l'armée qui s'approchait. Ils en saluèrent les chefs et les convièrent à rejoindre dans l'enceinte le Vicomte de Windmoor. Pel Hazelglance et Phartald, devançant leurs troupes, prirent la direction du château. Un quart d'heure plus tard, ils étaient reçus par le commandant de la place.

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