La chute de Kalinda

 

Sur les Marches du nord se dressait une forteresse connue sous le nom de Kalinda. Cette cité fortifiée, qui gardait la frontière nord du royaume d'Aquebanne, était érigée dans une des boucles de la tumultueuse rivière Aspholos. Kalinda assumait magistralement son rôle de verrou depuis plusieurs siècles, car c'était elle qui contrôlait la route de Chrost à Nagor Djuni Kondar.

L'hiver très rigoureux de cette sombre année 3042 avait recouvert de son manteau neigeux les remparts, les passages et les toits de l'ensemble des fortifications de la cité gardienne du royaume d'Aquebanne.

Le vent hurlait en ruant entre les créneaux, soulevant le froid. Telles des ombres noires, les sentinelles, emmitouflées dans d'épaisses toisons de fourrures, arpentaient les chemins de rondes en grelottant. Les soldats astreints à cette perpétuelle vigilance, durant l'heure de garde imposée à tour de rôle à chaque patrouille, ne pouvaient penser à rien d'autre, tant le froid les pressait, qu'à la relève qui les arracherait à cette cruelle corvée et au bon feu qui couvait dans les braseros du corps de garde, où ils rêvaient de se trouver à nouveau. Ce n'était vraiment pas un temps à faire la guerre, et sachant l'improbabilité d'une attaque ennemie à cause des conditions atmosphériques déplorables, les sentinelles se plaignaient d'autant des rigueurs de leurs gardes prolongées dans le froid incessant. Le moral des troupes était au plus bas.

Dans la salle des trophées du donjon de la citadelle de Kalinda, une flambée chaleureuse brillait dans une grande cheminée, et devant ce feu revigorant, le Gardien des Marches du Nord, qui commandait la place, méditait.

C'était au Chevalier Bélaor d'Armebrave que revenait la charge de garder la frontière nord du royaume. Avant de remplacer à ce poste Bergald de Guérande, Bélaor d'Armebrave avait été, dix années durant, Prévôt du Roi. Ce ne fut certes pas de gaieté de coeur qu'il dut céder un titre enviable contre celui d'assumer une tâche ingrate.

Shelt Naïk, qui était depuis des années attaché à la personne du Chevalier, avait suivi son maître dans ce triste exil nordique. Shelt Naïk, lui aussi, avait changé de titre, mais avantageusement de son point de vue, car d'Exécuteur de Vile Besogne, il était devenu Maître des clefs de Kalinda. Il ne dressait plus de potence mais ouvrait et fermait maintenant les portes du royaume.

Le Chevalier Bélaor d'Armebrave était un homme grand et bien bâti, mais son visage fin, dont les traits délicats tiraient presque vers la féminité, tout comme ses cheveux noirs et lisses, qu'il laissait pousser et qui tombaient sur ses épaules, trahissaient une sensation étrange d'androgynie. Quant à Shelt, il était, par un contraste très fort avec son maître, tout à la fois petit et vilain: sa figure, fatiguée par une longue et tenace maladie de peau qui le faisait sans cesse transpirer, projetait un nez et des yeux comme le bec et le regard d'un rapace.

- Maître, dit Shelt Naïk, les devins astronomes du donjon viennent de capter un message en provenance de la Tour du Feu des Premiers Nés. Je tiens entre mes mains la retranscription du message lumineux. Désirez-vous que je vous en fasse la lecture?

- Es-tu sot au point de croire que je vais mettre le message au feu avant d'en connaître la teneur? ironisa le Chevalier que son exil rendait impatient et agressif.

- Je pensais seulement être respectueux en présentant bien la chose à votre honneur. C'est vous-même qui m'avez dit de faire l'effort de parler respectueusement, conformément au rang où l'on m'a élevé récemment. Rappelez-vous, je ne suis plus le bourreau de Chrost mais le Maître des clefs de Kalinda. Vous teniez à ce que je devinsse respectable aux yeux de tous pour cette nouvelle assignation.

- Oui, je me souviens très bien avoir exigé de toi que tu parvinsses à t'acquitter dignement de ton nouveau statut auprès de ma personne et des autres autorités de Kalinda. Il faut excuser ma mauvaise humeur. Le temps me pèse beaucoup ici. L'inaction autant que le sentiment d'être inutile me rendent malade. La seule guerre que nous ayons à mener est celle qui sévit en nous-mêmes, glaçant nos coeurs et nos énergies. Ah! l'hiver n'en finira-t-il jamais ici? On dirait qu'il neige depuis des siècles. C'est à croire que la vie doit disparaître peu à peu sous le linceul blanc de cet hiver qui s'éternise.

- Chevalier, je pense qu'il y a dans le message que je vous porte de quoi secouer notre torpeur.

- Dépêche-toi de lire, alors.

- Voici ce que l'on nous a transmis: "Puissante armée ennemie s'est avancée sous le couvert des brumes pour faire face au Pont de l'Impénitence. Alentour, des unités de pontonniers ont commencé à vouloir jeter des ponts de fortune sur l'Aspholos. Demandons d'urgence des renforts conséquents pour repousser cette tentative de franchissement par l'Odja-Däro. Signé: Duilin."

- Voilà que les Féodaux remettent ça! Et dire qu'en quinze ans, leur plan n'a pas varié d'un iota! c'est invraisemblable de bêtise et d'entêtement vain.

- Ils semblent cependant mieux s'organiser que la dernière fois à en juger par ces ponts qu'ils sont en train de jeter sur la rivière.

- Il est vrai que nos ennemis, bien qu'ils n'aient pas changé leur but de guerre, ont cependant changé de chefs. Ces derniers viennent de chez nous et partagent malheureusement aussi notre génie. Toutefois, je ne doute pas qu'ils commettent une grave erreur en pensant nous surprendre de la sorte avec leurs ponts. Duilin nous a prévenu à temps comme cela était prévisible. Même sous le couvert de l'hiver, depuis la Tour du Feu des Premiers Nés, leur manoeuvre ne pouvait échapper à notre vigilance.

- Allons-nous nous porter au secours du Vicomte de Windmoor? demanda Shelt Naïk.

- Oui, et sur le champ! Très officiellement et conformément à ta charge, je te commande, Shelt Naïk, en tant que Maître des Clefs de Kalinda, de regrouper nos officiers et d'ordonner le départ immédiat des deux tiers de la garnison pour rejoindre la bataille à point nommé au Pont de l'Impénitence. Le général Pel Hazelglance prendra la tête de l'expédition. Vas, et que l'on sonne le branle-bas de combat!

Shelt Naïk, fier et tout excité, quitta aussitôt la présence du Gardien des Marches du Nord pour se ruer à la recherche des officiers devant partir. La menace de la guerre qui planait depuis des années venait d'éclater.

Le Maître des clefs avait agi avec diligence et efficacité, contactant qui devait l'être, et organisant magistralement le grand mouvement des troupes vers l'Odja-Däro tout proche. Les soldats que l'inaction gelait, retrouvèrent tout leur allant avec la nouvelle de la bataille à venir. Le souvenir des exploits de leurs aînés raviva aussitôt leur désir de se battre et d'égaler la performance victorieuse de l'année 3027, qui avait vu l'écrasement des Féodaux.

Ce fut donc une puissante et longue colonne qui quitta rapidement Kalinda en fin de matinée, quelques heures seulement après que Duilin eût transmis son message depuis la Tour du Feu. Les forces d'Aquebanne étaient parfaitement prêtes pour repousser les Féodaux. L'hiver n'avait pas vaincu leur détermination, et ce ne fut pas sans fierté que le Chevalier Bélaor d'Armebrave vit partir au combat, dans les meilleurs délais, cette vigoureuse armée, dont il avait la lourde responsabilité du commandement.

Le ciel était gris et bas, le fond de l'air glacial et l'atmosphère tendue dans l'attente de nouvelles de la bataille. De longues heures s'étaient écoulées depuis le départ de l'armée de Pel Hazelglance pour le Pont de l'Impénitence. Au dernier étage du donjon de la citadelle de Kalinda, le Gardien des Marches du Nord faisait les cent pas. Les devins astronomes avaient les yeux rivés sur leurs tubes d'oeil, guettant la moindre lueur à l'horizon. Les fenêtres de la salle des observations étaient ouvertes pour faciliter le travail des astronomes. Le froid, porté par un vent sifflant, les gelait. Le feu qui brûlait dans une cheminée voisine était animé de soubresauts violents et ne parvenait pas à réchauffer l'espace ouvert à tout vent.

- Ne pourrait-on fermer, ne serait-ce qu'un moment, les fenêtres? se plaignit le Maître des clefs. On ne peut plus tenir dans ce froid!

- Non! s'interposa le Gardien des Marches du Nord. La neige se colle aux carreaux, et les fenêtres fermées, on ne pourrait plus rien voir.

- Mais, Chevalier, nous pourrions au moins, nous autres, nous mettre à l'abri dans la salle du dessous, proposa Shelt Naïk suppliant. Notre présence n'est pas indispensable pour l'observation.

- Suffit! coupa le Chevalier. Nos hommes sont à la bataille, et c'est bien assez que nous ne les ayons pas accompagnés sous le prétexte que je suis le seul à pouvoir recevoir les messages de la Tour du Feu. Je compte à cette fin remplir pleinement et dignement mon rôle. A t'écouter, il n'aurait plus manqué que nous fuissions également notre devoir en quittant notre poste d'observation! Saches être à la hauteur de ton rang, Maître des clefs, et contrôle à l'avenir la teneur inconsidérée de tes propos. C'est la dernière fois que je t'en fais la remarque Shelt.

- Bien, répondit Shelt Naïk, maussade.

- Chevalier, intervint tout à coup un des devins astronomes, venez voir. Je viens juste de repérer une lueur bleutée dans la sombre grisaille du ciel. La Tour du Feu des Premiers Nés nous parle à nouveau...

- Mais que disent-ils? s'emporta le Chevalier en se précipitant vers une des fenêtres grande ouverte sur l'horizon.

- C'est encore difficile à dire, commenta un scribe, qui prenait en note les codes couleurs au fur et à mesure que les astronomes repéraient les feux émanant de la tour lointaine qui communiquait avec eux.

Le Chevalier Bélaor d'Armebrave observait l'horizon, et dans les bourrasques de neige, il parvenait à peine à distinguer de petits clignotements lumineux. Des couleurs bleues, pourpres, rouges, jaunes, orangées ou bien encore vertes, apparaissaient ponctuellement et successivement dans le ciel gris plomb. Ses yeux pleuraient et le Chevalier dut se résoudre à cesser de scruter l'horizon, brouillé par le froid et la neige tourbillonnante. Finalement, le Gardien des Marches du Nord s'adossa contre un des murs épais de la salle et attendit, en trépignant sur place, la transcription du message.

Les couleurs se succédaient et, s'accumulant, les codes lumineux délivraient leur contenu tant attendu. Un astronome, faisant office de scribe, retranscrivait les codes en clair sur un parchemin vierge en s'aidant du Chrysocéphaléscroll du Sanctuaire de la Lune de Sarde.

- Le début du message dit, annonça le scribe: "Pel Hazelglance est au Pont de l'Impénitence où il vient..."

- Où il vient de quoi? s'impatienta le Chevalier. Quelle est la suite du message?

- Pourpre, pourpre, vert, vert, rose, vert, jaune, bleu et encore bleu, articulait un astronome en pleine observation...

- Et alors? s'enquit le Gardien des Marches du Nord. Par Mizz Bar, quelle insupportable attente!

- "où il vient", traduisit à nouveau le scribe, "d'être outrageusement..."

- Ce n'est pas possible! se lamenta le Chevalier. Pel Hazelglance n'est qu'un bon à rien! La suite du message ne peut-être qu'une mauvaise nouvelle. La tournure choisie par Duilin me laisse présager le pire...

...

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