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II- Rencontres personnelles autour du sujet

                        Après avoir fait, dans le chapitre précédent, l'historique des origines de la controverse théologique de l'apocatastase, je vous propose maintenant d'entendre des gens d'aujourd'hui aborder le problème du salut de tous.

                        Ces personnes, dont je vais vous présenter le discours sur l'apocatastase, je les ai connues, et pour deux d'entre elles, nous nous fréquentons encore. Ainsi, après avoir écouté Origène, Saint Grégoire de Nysse, Evagre le Pontique et Saint Maxime le Confesseur, nous prêterons maintenant attention aux propos tenus par Mickaël, par Philippe, par une jeune femme nommée Magali et par un professeur d'histoire de Strasbourg.

                        Ce qu'ils nous disent n'est pas moins intéressant, pas moins instructif, pas moins troublant que ce que nous avons pu découvrir chez les Pères de l'Eglise précédemment cités.

                        Car ce qu'ils nous disent mélange dans une expression contemporaine très vive des choses déjà anciennes, puisque le discours sur l'apocatastase remonte au troisième siècle de notre ère.

                        Ces choses anciennes, rangées sous le titre de l'apocatastase, sont toujours présentes à l'esprit de nos contemporains, comme si le problème qu'elles posent était insoluble du point de vue de la foi. C'est entre autre le cas avec le professeur d'histoire, qui, bien que chrétien, ne parvenait pas à résoudre le problème et en était très troublé.

            Pour les trois autres personnes présentées, Magali, Philippe et Mickaël, leur croyance se rapprochant de façon beaucoup moins évidente de la définition chrétienne de la foi, le problème se révèle sous un aspect tout différent, et à l'inverse du professeur d'histoire, la chose apparaît chez eux pleine d'optimisme et d'espérance certaine.

                        Les chrétiens semblent en cette affaire d'apocatastase beaucoup plus gênés et même peinés que les autres, en ce sens où, comme nous l'avons déjà vu, l'Eglise par ses dogmes enseigne l'existence de l'enfer et son éternité pour les pécheurs invétérés.

                        Autrement, je tiens également à prévenir ici le lecteur que ces témoignages de contemporains au sujet de l'apocatastase n'ont pas pour but d'introduire de la subjectivité dans cette étude mais de montrer qu'il existe toujours de nombreux discours sur le salut de tous, partagés non pas par les seuls théologiens professionnels mais aussi par des gens comme vous et moi, simplement intéressés et soucieux de savoir ce qui arrivera aux hommes après la mort.

                        1/ Monsieur le professeur de Strasbourg et le poème d'Eloa

                        Ce professeur d'histoire que j'ai rencontré à Strasbourg est un homme d'âge mûr, père de famille et même grand-père je crois. Il n'était pas très loin de prendre sa retraite.

                        C'est à l'occasion d'un cours d'histoire médiévale du XIIIème siècle que je fais sa connaissance. L'homme est un excellent pédagogue, ce qui est assez rare parmi les rangs des universitaires pour être signalé. Le cours est intéressant et la première heure file comme si un quart d'heure seulement avait passé. La seconde heure, après une courte pause, débute aussi bien que la première. Les propos de Monsieur le professeur sont tout à la fois attrayants et enrichissants. L'homme est intelligent et s'exprime en un langage limpide. La seconde heure vient à passer elle aussi sans qu'on se soit ennuyé. Notre attention va se relâcher, alors que le cours s'achève, quand Monsieur le professeur nous entraîne sur un tout autre sujet que l'histoire de l'Occident médiéval au XIII° siècle. L'homme a-t-il ressenti le besoin de se confier? Est-il si pressé d'en finir avec une question qui le tourmente à ce point pour nous choisir subitement comme témoins de son désarroi? Quoi qu'il en soit, il nous fait part ouvertement de son trouble.

                        A l'évidence, la présence dans l'assistance de personnes ayant engagé religieusement leur vie décide et précipite Monsieur le professeur à se confesser sur un sujet de religion. Que nous dit alors l'homme? Ses paroles sont à quelques choses près les suivantes:

            "Je ne sais pas si vous croyez à l'enfer. Personnellement je suis chrétien, et si le ciel m'est accordé, je crains malheureusement de ne pas avoir le goût de participer aux chants du chœur des anges, sachant que d'autres brûlent pendant ce temps en enfer. Ma joie de bienheureux au ciel ne saurait être parfaite si quelques autres souffrent en bas dans les flammes éternelles de l'enfer."

            Pour créer la surprise, une telle sortie sur le paradis et son contraire l'enfer nous surprend. Curieusement, les religieux présents ne disent mot, ne répondent pas à cet appel aussi urgent qu'impromptu. Il me semble alors qu'ils sont presque gênés par la question posée. En tout cas aucun d'eux ne prend le risque de tenter une réponse. Plus grave, car c'est un manque évident de charité, aucun non plus ne prend la peine de rassurer notre homme, ne serait-ce qu'en lui prouvant, en partageant son émotion, qu'il n'est pas seul face à l'adversité de cette vision du malheur des damnés.

                        Je prends donc la parole, non pas pour apporter une réponse dont je n'étais pas encore maître, mais pour faire savoir au professeur que son trouble peut être partagé. De fait, ses propos m'avaient, aussitôt prononcés, rappelé un poème d'Alfred de Vigny. Le poème en question, que j'avais lu quelques années plus tôt et qui m'avait marqué, raconte l'histoire d'un ange nommé Eloa. Cet ange qui ne peut plus en effet communier pleinement à la joie du chœur des anges à cause de la pensée obsédante qu'il a de l'absence d'un de ses frères, Lucifer, qui, s'étant révolté contre Dieu, ne participe plus à la félicité du Ciel. Aussi l'ange Eloa, dont la vie spirituelle est marquée par la compassion, ne peut-il connaître le bonheur que si tous le connaissent également.

"Eloa s'écartant de ce divin spectacle,
Loin de leur foule et loin du brillant Tabernacle,
Cherchait quelque nuage où dans l'obscurité
Elle pourrait du moins rêver en liberté...
Les Vierges quelquefois, pour connaître sa peine,
Formant une prière inattendue et vaine,
L'entouraient, et prenant ces soins qui font souffrir,
Demandaient quels trésors il lui fallait offrir,
Et de quel prix serait son éternelle vie,
Si le bonheur du Ciel flattait peu son envie;
Et pourquoi son regard ne cherchait pas enfin
Les regards d'un Archange ou ceux d'un Séraphin.
Eloa répondait une seule parole:
"Aucun d'eux n'a besoin de celle qui console;
On dit qu'il en est un..." Mais, détournant leurs pas,
Les Vierges s'enfuyaient et ne le nommaient pas."

(Alfred de Vigny, Eloa, -1823-)

                        Notre ange et notre professeur sont tristes de la même façon. Ils ne conçoivent la perfection de leur bonheur qu'à travers l'assurance du bonheur de tous. Aussi sont-ils en quête d'une réponse au sujet de ce mal qui déroge aux lois divines du bonheur céleste. L'ange chimérique d'Alfred de Vigny et notre professeur d'histoire rêvent du même bonheur pour tous que l'on nomme apocatastase: Tous reviendrons à Dieu et seront sauvés.

            J'ose seulement espérer que le professeur, dans la détresse où il se trouvait, n'a pas lu le poème d'Eloa, car, au final, l'ange, dans son désir de sauver celui qui est perdu, se perd avec lui. Alfred de Vigny pousse le malaise à sa plus extrême expression en avouant que le plus noble sentiment de compassion et d'amour ne sauve pas le réprouvé mais condamne aussi par là même l'ange secourable.

""Que vous ai-je donc fait? Qu'avez-vous? Me voici.
- Tu cherches à me fuir, et pour toujours peut-être.
Combien tu me punis de m'être fait connaître!
- J'aimerais mieux rester; mais le Seigneur m'attend.
Je veux parler pour vous, souvent il nous entend.
- Il ne peut rien sur moi, jamais mon sort ne change,
Et toi seule es le Dieu qui peut sauver un Ange.
- Que puis-je faire? Hélas! dites, faut-il rester?
- Oui, descends jusqu'à moi, car je ne puis monter.
- Mais quel don voulez-vous? - le plus beau, c'est nous-mêmes.
Viens! - M'exiler du Ciel? - Qu'importe, si tu m'aimes?
...
- Je t'aime et je descends. Mais que diront les Cieux?"
...
Des plaintes de douleur, des réponses cruelles
Se mêlaient dans la flamme au battement des ailes:
"Où me conduisez-vous, bel Ange? - Viens toujours.
- Que votre voix est triste, et quel sombre discours!
N'est-ce pas Eloa qui soulève ta chaîne?
J'ai cru t'avoir sauvé. - Non, c'est moi qui t'entraîne.
- Si nous sommes unis, peu m'importe en quel lieu!
Nomme-moi donc encore ou ta sœur ou ton Dieu!
- J'enlève mon esclave et je tiens ma victime.
- Tu paraissais si bon; Oh! qu'ai-je fait? - Un crime.
- Seras-tu plus heureux? du moins, es-tu content?
- Plus triste que jamais. - Qui donc es-tu? - Satan.""

(Alfred de Vigny, Eloa, -1823-)

                        Plutôt sinistre, non? Il ne s'agit cependant, rappelons-le, que d'une fiction poétique.

            Je pourrais aujourd'hui objecter à Alfred de Vigny et à Monsieur le professeur, qu'étant tous deux chrétiens, ils auraient normalement dû savoir, d'après la théologie chrétienne, qu'il n'y a pas de souffrance en Dieu, ni chez les bienheureux qui vivent dans Sa contemplation.

                        Dans la Bible, on peut lire que la voix inaugurale du Royaume des Cieux proclame la fin de toute souffrance. L'inauguration du paradis marque la fin de toute souffrance:

                        "J'entendis alors une voix clamer, du trône: "Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux; ils seront son peuple et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux: de mort, il n'y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est allé"" (Apocalypse, 21.3-4).

                        Contrairement à ce qu'écrit Vigny lorsqu'il parle de "ces soins qui font souffrir", et qui découlent de la compassion, le paradis est indemne de toute souffrance. Car au ciel, si l'on doit y croire, la compassion n'existe plus, tout comme n'existe plus ni la foi ni l'espérance. En effet, les bienheureux voient Dieu: "ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts. De nuit, il n'y en aura plus; ils se passeront de lampe ou de soleil pour s'éclairer, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles" (Apocalypse, 22.4-5). Le soleil de la foi et la lune de l'espérance sont supplantés par la lumière de l'Amour divin dans laquelle les bienheureux vivent pour toujours. Ce qu'espéraient les hommes, Dieu, ils le possèdent, car c'est Dieu même qui se donne à eux. Aussi l'espérance est-elle rassasiée. Quant à la foi, alors qu'il fallait croire sans voir, là-haut, c'est la vision même de Dieu qui fait vivre. Aussi la foi est-elle dépassée et consommée en Dieu. Quant à la compassion, elle n'a plus d'objet, la souffrance ayant disparu. Seul reste l'amour, l'amour dans sa perfection. Tel est le Ciel (sans nuage) auquel les chrétiens croient et qu'ils espèrent.

            S'ils y mêlent de la souffrance, Alfred de Vigny et Monsieur le professeur se trompent de ciel. Du point de vue chrétien en tout cas, leur ciel n'est pas le Ciel. Mais nous leur concéderons toutefois que l'enfer pose problème. Cependant, l'enfer n'est pas le ciel, heureusement! Aussi ne doit-on pas mélanger les visions. Si les gens en enfer sont malheureux, ceux qui sont au paradis sont par définition heureux. Il faut faire très attention de ne pas mêler l'enfer au paradis, et inversement. En ce premier sens où il n'y pas de souffrance au Ciel, en ce second sens où il n'y a pas de compassion possible pour l'enfer. La démarche de l'ange Eloa est malsaine.

            "Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui changent les ténèbres en lumière et la lumière en ténèbres, qui changent l'amertume en douceur et la douceur en amertume!" (Isaïe, 5.20).

            Le ciel est le ciel, l'enfer est l'enfer. Cela au moins a le mérite d'être clair. Poursuivons...

                        2/ Magali et le pari de Pascal à l'envers

            Magali est une jeune femme que je connais depuis plusieurs années et que je retrouve chaque été en vacances.

                        Ce devait être une soirée d'août, il y a deux ans. Nous étions réunis entre amis sous un beau ciel étoilé, chassant du regard les étoiles filantes du côté des perséïdes. La conversation dériva sur Dieu, et, à les en croire, j'étais une fois de plus responsable de la manœuvre. Enfin me connaissent-ils et savent-ils que j'aime parler de Dieu. Ce soir là donc, Dieu faisait de nouveau irruption dans la conversation, mais, plus rapidement que d'habitude, les autres se lassèrent de devoir s'interroger sur le Créateur du magnifique ciel qu'ils avaient sous les yeux. De telle sorte que Magali, sentant bien la lassitude de ses camarades, décida de mettre un terme à la discussion. Elle nous administra donc pour conclure une surprenante formule:

            "Si Dieu existe, Il est amour, aussi, qu'on croie ou non en Lui, Il nous sauvera tous. N'est-ce pas?"

            Je n'ai rien répondu, d'autant plus que les autres espéraient bien, après une telle déclaration consensuelle, que la conversation cesserait. Il est vrai que la formule imaginée par Magali fournissait une conclusion magistrale, satisfaisante pour tous, croyants ou incroyants.

                        Ainsi Magali, quoi qu'incroyante, voyait Dieu d'un bon oeil. Je ne pouvais certes pas nier que Dieu est amour et qu'Il désire sauver tous les hommes. Je concédai donc silencieusement à Magali en cette nuit d'été la victoire de l'apocatastase.

                        Mais, du point de vue de la pratique religieuse, la formule de Magali me laissait perplexe. Sa formule ne cessa pas dès lors de me hanter. Car à quoi bon sert-il de croire si l'incroyance est tout aussi salutaire que la vie de foi la plus exigeante et la plus contraignante? C'est la fin de toute religion...

                        A bien y réfléchir, la formule de Magali m'apparut ensuite comme le pari inverse de celui proposé par Pascal. Pascal, vous savez, c'est celui qui figure sur le billet de 500 francs.

                        Voici maintenant le pari de Pascal, et ce n'est pas 500 francs qu'il s'agit de parier mais une vie terrestre finie en échange de la vie éternelle:

                        "Dieu est ou il n'est pas; mais de quel côté pencherons-nous? la raison n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous? par raison vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison vous ne pouvez défaire nul des deux. (...). Oui, mais il faut parier. Cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqués. Lequel prendrez-vous donc? Voyons; puisqu'il faut choisir voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre: le vrai et le bien, et deux choses à engager: votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude, et votre nature deux choses à fuir: l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant l'un que l'autre. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude? Pesons le gain et la perte en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas: si vous gagnez vous gagnez tout, et si vous perdez vous ne perdez rien: gagez donc qu'il est sans hésiter" (Pascal, Pensées, 418, -1658-).

                        Mais il faut savoir que le pari de Pascal se veut la première étape sur le chemin de la foi. Si le pari se fait dans un premier temps en dehors de l’amitié de Dieu, c'est à celle-ci qu'il doit conduire ensuite celui qui a choisi de parier pour Dieu.

                        Maintenant voyons comment le pari de Magali est celui de Pascal à l'envers.

 

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Ressources Internet:

- Urs Von Balthazar et l'apocatastase:
http://www.eleves.ens.fr/aumonerie/numeros_en_ligne/careme98/bourgeois.html
- Pour une théologie de l'espérance:
http://www.eleves.ens.fr/aumonerie/numeros_en_ligne/careme98/legendre.html
- L'enfer est-il théologique?
http://www.eleves.ens.fr/aumonerie/numeros_en_ligne/careme98/lavaud.html
- L'éternité des peines de l'enfer:
http://perso.wanadoo.fr/catholicus/Enfer/enfer9.html

- Article encyclopédiqueApocatastase en ligne:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Apocatastase

- La traduction du mot Apokatastasis et la question de la restauration de la Royauté d'Israël:
http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=649
- Gestes et déclarations du Christ à caractère apocatastatique
http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=497
- Le mystère de l’Apocatastase
http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=2757
- Qu'est-ce que l'apocatastase ?
http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=492
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