Docteur angélique


L'apocatastase : crise spirituelle de l'occident



Une théologie politiquement correcte


En matière religieuse, on a vu apparaître ces derniers temps une tendance à faire disparaître un certain vocabulaire. Vous n'entendrez plus au sermon dominical, pour peu que vous alliez encore à la messe, parler du Diable, du péché, de l'enfer. Ces mots du vocabulaire chrétien ont tout simplement disparu du langage des clercs. Quel prêtre prendrait aujourd'hui le risque de parler en chaire à ses paroissiens désenchantés du Diable, de l'enfer ?

C'est bien ainsi que dans notre christianisme occidental, tout ce qui pourrait gêner est passé sous silence. Un langage sournois et sans relief, le politiquement correct, a également contaminé le discours ecclésiastique.


Ne pas dire ce qui pourrait déplaire

Cette omission est très nette et très répandue aujourd'hui parmi les membres du clergé. Elle s'explique de la façon suivante : le christianisme étant la religion de l'amour, et c'est également ainsi que je le perçois, ces prêtres se disent, mais là je ne les suis plus, qu'il faut le préserver d'une certaine violence du vocabulaire biblique. Ces paroles bibliques par trop violentes sont-elles fausses alors ? Si elles sont contraires à l'amour, que font-elles dans la Bible ? La Bible ne serait-elle plus d'inspiration divine ? Ou bien certains de ses livres, ou certains de ses passages seraient plus vrais que d'autres ? Ou plutôt, diront-ils, la vérité a mis du temps à être décantée, et les passages qui peuvent choquer notre foi accomplie seraient à mettre sur le compte d'une incapacité des hommes les ayant rédigés à comprendre les véritables desseins de Dieu ?

Fadaises ! la Bible, de son alpha à son oméga, se tient et vibre d'une seule et même Vérité.

L'embarras de ces prêtres est donc grand, et leur propos, amnésique de certaines vérités contenues dans les Écritures, des plus puérils et des plus nuisibles.

Vous donnerai-je un exemple d'une telle vision idyllique mais trompeuse de la foi selon certains de ces prêtres. Le voici, cet exemple : Nous sommes récemment avec ma paroisse partis en pèlerinage à La Salette, où Marie apparut à deux jeunes bergers, Mélanie et Maximin, en 1846. Depuis, une basilique et une hôtellerie ont été construites pour accueillir les pèlerins. Ce sont les prêtres missionnaires de Notre Dame de La Salette qui se chargent d'entretenir une ferveur religieuse autour du site et de faire rayonner à travers le monde le message délivré là par la Vierge.

Notre petit groupe paroissial, que notre sympathique curé entraînait à l'aventure, fut donc reçu par les prêtres de La Salette. Nous visitâmes le lieu de l'apparition, nous écoutâmes le message marial et nous priâmes.

Ce qui ne manqua pas de surprendre dès le début notre petit groupe, ce fut la gêne, voire l'embarras réel, de ces prêtres devant le message de Marie. C'était des plus curieux, des plus imprévisibles, mais les prêtres de La Salette que nous rencontrâmes, et bien qu'ils eussent bâti leur vie autour de cette apparition, donnaient l'impression d'en goûter douloureusement le message. Ne le connaissaient-ils pas lorsqu'ils s'engagèrent dans la congrégation ? C'est impossible. Alors ?

Voyons leurs diverses réactions. Le premier de ces prêtres, peut-être plus honnête ou moins aveugle que le second dont je parlerai ensuite, nous avoua presque immédiatement son désarroi devant les propos tenus ici par la Vierge. Il nous fit comprendre, à nous autres qui venions juste de débarquer, que le message heurtait sa sensibilité religieuse s'il l'entendait de telle manière plutôt que de telle autre. Aussi sa manière était celle d'une lecture exclusivement miséricordieuse des paroles du message, et il l'espérait la bonne, mais je peux me tromper, ajoutait-il aussitôt. Tous les avertissements et toutes les menaces contenus dans le message n'auraient été en fait selon lui que des invitations, toutefois un peu vigoureuses, à la réconciliation. Au final, le message serait un appel vibrant à la réconciliation. Cependant, les menaces ne furent pas seulement pédagogiques, elles s'accomplirent ! Quoi qu'il en soit, il fallait y voir cette fameuse réconciliation. Et ce terme fut sans cesse répété d'un bout à l'autre de notre pèlerinage. Malheureusement, dans le message, que je vais bientôt vous retranscrire intégralement, le mot réconciliation n'apparaît pas une seule fois. La Vierge parle plutôt de soumission. Ce qui ne résonne pas du même écho. Et c'est bien cet écho plutôt dur qui gênait tant ce premier père de La Salette. Que pouvait-on tirer des paroles de ce message pour édifier la religion de l'amour ? Tel était son problème, presque insoluble d'après lui. L'image du Dieu d'amour semblait au contact du message s'étioler. Aussi ne l'interrogeait-il pas davantage pour ne pas égratigner son idée de Dieu. Je ne sais pas ce que la Vierge a voulu dire, lâcha-t-il finalement. À La Salette, la Vierge pleura !

Texte du message: « Avancez, mes enfants, n'ayez pas peur, je suis ici pour vous conter une grande nouvelle.
Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller le bras de mon Fils. Il est si fort et si pesant que je ne puis plus le maintenir. Depuis le temps que je souffre pour vous autres ! Si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse. Pour vous autres, vous n'en faites pas cas ! Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j'ai prise pour vous autres.
Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le septième et on ne veut pas me l'accorder. C'est ça qui appesantit tant le bras de mon Fils.
Et aussi, ceux qui mènent les charrettes ne savent pas jurer sans mettre le nom de mon Fils au milieu. Ce sont les deux choses qui appesantissent tant le bras de mon Fils.
Si la récolte se gâte, ce n'est rien que pour vous autres. Je vous l'avais fait voir l'année passée par les pommes de terre, vous n'en avez pas fait cas. C'est au contraire : quand vous trouviez des pommes de terre gâtées, vous juriez, vous mettiez le nom de mon Fils au milieu. Elles vont continuer, et cette année, pour la Noël, il n'y en aura plus. »

[Jusqu'ici la Belle Dame a parlé en français. Elle prévient une question de Mélanie et termine son discours en patois].

« Vous ne comprenez pas, mes enfants ! Je vais vous le dire autrement.
Si vous avez du blé, il ne faut pas le semer, tout ce que vous sèmerez, les bêtes le mangeront et ce qui viendra tombera tout en poussière quand on le battra.
Il viendra une grande famine.
Avant que la famine vienne, les petits enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les mains des personnes qui les tiendront.
Les autres feront pénitence par la famine. Les noix deviendront vides, les raisins pourriront.
S'ils se convertissent, les pierres et les rochers deviendront des monceaux de blé et les pommes de terre seront ensemencées par les terres.
- Faites-vous bien votre prière, mes enfants ?
- Pas guère, Madame.
- Ah ! mes enfants, il faut bien la faire, soir et matin, ne diriez-vous seulement qu'un Pater et un Ave Maria quand vous ne pourrez pas mieux faire. Et quand vous pourrez mieux faire, il faut en dire davantage.
L'été, il ne va que quelques femmes un peu âgées à la Messe. Les autres travaillent le dimanche tout l'été, et l'hiver, quand ils ne savent que faire, ils ne vont à la Messe que pour se moquer de la religion.
Le Carême, ils vont à la boucherie, comme les chiens.
- N'avez-vous point vu le blé gâté, mes enfants ?
- Non, Madame !
- Mais vous, Maximin, mon enfant, vous devez bien en avoir vu une fois, au Coin, avec votre père. Le maître du champ dit à votre père de venir voir son blé gâté. Vous y êtes allés. Votre père prit deux ou trois épis de blé dans sa main, les froissa et ils tombèrent tous en poussière. En vous en retournant, quand vous n'étiez plus qu'à une demi-heure de Corps, votre père vous donna un morceau de pain en vous disant : ‘Tiens, mon petit, mange encore du pain cette année, car je ne sais pas qui va en manger l'an qui vient si le blé continue comme ça.
- Ah ! oui, Madame. Je m'en rappelle à présent. Je ne m'en rappelais pas tout à l'heure.

Eh bien, mes enfants, vous le ferez passez à tout mon peuple.
Allons, mes enfants, faites-le bien passer à tout mon peuple. »

Faut-il accepter de croire que c'est Dieu qui fit se gâter les blés et pourrir les pommes de terre, et pire, qui fit mourir de la sorte des enfants en bas-âge ? Car historiquement, ce qu'avait prédit la Vierge se réalisa. Les années suivants 1846 furent cruelles.

Cependant, il n'est pas dans mon intention de juger du bien fondé du message de La Salette, mais d'étudier les réactions que les propos de la Vierge suscitent chez les clercs. Quand au bien fondé du message, pour en dire brièvement quelques mots tout de même, l'Église l'affirme. En effet, le 19 septembre 1851, après une enquête rigoureuse sur l'événement, les témoins, le contenu du message, Monseigneur de Bruillard, évêque de Grenoble, jugea, dans un mandement célèbre, que « l'apparition de la Sainte Vierge à deux bergers sur la montagne de La Salette [...] porte en elle-même tous les caractères de la vérité et que les fidèles sont fondés à la croire indubitable et certaine ». Toutefois, nul chrétien n'est obligé de croire absolument aux apparitions, « en conséquence, on peut leur refuser son assentiment et s'en détourner pourvu qu'on le fasse avec la modestie convenable pour de bonnes raisons et sans intervention de mépris »1. L'Église ne réclame impérativement la foi des fidèles qu'en ce qui concerne le contenu des dogmes. « Même quand l'Église approuve de tels faits surnaturels, l'autorité ne se porte pas garante de la vérité du fait [l'apparition, par exemple]. Simplement, elle n'empêche pas de croire les choses surnaturelles, là où les motifs de foi humains ne font pas défaut »2. C'est tout en prudence... On n'aime pas trop être dérangé par le Ciel.

Mais pour en revenir à l'objet de notre étude, à savoir l'invasion du politiquement correct dans le discours ecclésiastique, laissons-là cette question de l'apparition elle-même pour en revenir aux réactions des prêtres de La Salette dont je faisais la connaissance au mois de mai 1994.

Le second prêtre que nous écoutâmes nous parler des événements et de leur portée se révéla maladroit. Il énonça des formules pleines de mots bien creux. Il accumula les interventions, répondant de fait aux questions posées par de longs monologues sourds à tout autre discours que celui qu'il s'était forgé une bonne fois pour toute. Il devint apparent qu'il était incapable de s'interroger autrement sur le problème en cause dans les paroles prononcées par la Sainte Vierge. Pour lui, Marie nous parlait de réconciliation, encore de réconciliation, toujours de... réconciliation. - « Dieu est amour, n'est-ce pas ? »- « Mais alors, d'où vient le mal et la souffrance qui secouent le monde ? » - « Non, non, Dieu est amour. Il veut nous réconcilier avec nous-mêmes, avec Lui. » - « Mais les menaces ? Le bras fort et pesant de Jésus n'est-il pas sur le point de nous punir ? N'est-il pas question d'un châtiment ? », demandèrent légitimement quelques pèlerins. - « Non », répondit le prêtre, que la seule évocation du mot châtiment irritait, « le Christ ne veut pas nous punir. Son bras ne signifie pas qu'il va s'abattre sur nous mais qu'il est dressé pour nous donner la victoire. Tels les bras étendus de ce chef du peuple juif dont parle la Bible, qui lorsqu'il les porte haut donne la victoire, alors que pour peu qu'ils faiblissent et retombent, le sort du combat tourne. Aussi ses aides soutinrent ses bras levés et la victoire fut acquise. » Mais une femme pèlerin, qui avait sa bible en main, et tandis que le prêtre parlait du bras de Dieu, me fit lire le passage qu'elle venait à l'instant d'y découvrir: « Mon bras va juger les peuples »3, déclare Dieu au prophète Isaïe. De plus, tous les pèlerins avaient encore en tête la phrase sans équivoque du Magnificat, que nous avions déjà chanté plusieurs fois depuis notre arrivée : « Déployant la force de son bras, le Seigneur disperse les superbes »4. - « Non, non », insista le prêtre, « notre Évangile est un message d'amour. Dieu ne menace personne. » - « C'est faux ! vous mentez », intervint soudain notre curé, qui jusqu'alors était resté silencieux. « Saint Luc nous rapporte aussi des paroles très dures de Jésus ; le Christ menace : « Malheur à vous, les riches ! car vous avez votre consolation. Malheur à vous, qui êtes repus maintenant ! car vous aurez faim. Malheur à vous, qui riez maintenant ! car vous connaîtrez le deuil et les larmes. Malheur à vous quand tout le monde dira du bien de vous ! c'est bien de cette manière que leurs pères traitaient les faux prophètes »5.

Il y eut un moment de silence, non pas dû à la timidité, mais fort de l'intériorisation d'une intervention puissante et marquante. Pourquoi, en effet, s'interrogèrent tous les pèlerins, les hommes d'Église ne nous disent pas toute la vérité ? Certes, on nous parle des bénédictions du Christ, mais jamais des malédictions qu'Il a proférées. Si le Christ a dit : « Heureux, vous les pauvres »6, Il a aussi dit : « Mais malheur à vous, les riches ! »7. Jésus ne s'est pas contenté d'annoncer le bonheur à venir de certains, Il a aussi parlé du malheur de certains autres. Comment ? Tous ne connaîtront pas le bonheur ! Les malédictions rapportées par Saint Luc sont aujourd'hui, semble-t-il, inacceptables. Parmi les rangs des clercs, l'apocatastase a fait son chemin. Dieu ne condamne personne, répète-t-on en occultant une bonne part des textes sacrés.

Ainsi nos pèlerins repartirent-ils en se demandant pourquoi on leur cachait maintenant à l'église une partie du message du Christ. On ne parle que des béatitudes. Et les malédictions ? Le vocabulaire des prêtres pour les sermons est devenu politiquement correct. Il ne faut pas heurter les sensibilités, déranger les consciences. Les chrétiens sont déjà assez embarrassés comme ça par les tourments du monde pour ne pas y rajouter des cas de consciences spirituels majeurs. Mais c'est pire ainsi. Et le mal ? On le subit sans pouvoir s'en défendre. Qui répondra au problème que pose le mal ? Certainement pas les prêtres à l'homélie du dimanche. Pas un mot plus haut que l'autre, pas un mot plus fort que l'autre. Les fidèles ont à se débrouiller seuls avec le problème du mal. Dieu est amour, mais malgré ça le mal existe ; cependant, de l'amour de Dieu seul on parle. « Le mal ? » - « Qu'avez-vous dit ? je ne comprends pas... Pourquoi posez-vous une pareille question ? Dieu est amour. »

Je ne saurais le nier. Je ne saurais non plus nier la présence du mal dans le monde.


Vers une religion raisonnable


Quel scandale un Jésus qui maudit ! Lui qui a déclaré qu'il faut aimer ses ennemis.

Tout ceci paraît confus et contradictoire pour le jugement de nos modernes. La religion doit être raisonnable. Raisonnable, en ce sens où elle doit être modérée dans ses propos, rien ne devant choquer car tout doit porter à la seule reconnaissance du bien être ; raisonnable, en ce second sens, que tout doit être logique et acceptable. Le sentiment et l'esprit humains doivent s'y entendre et s'y sentir à l'aise. Le mystère nous perd. La transcendance fait de Dieu un être lointain. « Il faut remédier à cela », s'entend-on dire. « Et l'enfer ? » - « Quelle horreur ! quelle erreur surtout ! »

« D'où vient la doctrine du feu éternel ?
Image, comme tant d'autres choses, prise pour la réalité.
- Mais cette crainte ne peut-elle avoir un bon résultat ?
Vois donc si elle en retient beaucoup, même parmi ceux qui l'enseignent. Si vous enseignez des choses que la raison rejette plus tard, vous ferez une impression qui ne sera ni durable ni salutaire »8.

Mais comme nous l'avons déjà fait remarquer, avec Kardec, le terme de raison appliqué à la religion signifie bel et bien que la religion est séparée de toute forme de transcendance, qu'elle n'est plus qu'une expression humaine et simplement humaine de l'activité de l'esprit.

Mais le christianisme est-il une religion raisonnable ? « Le langage de la croix est en effet folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu. Car il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, j'anéantirai l'intelligence des intelligents. Où est-il, le sage ? Où est-il, l'homme cultivé ? Où est-il, le raisonneur d'ici-bas? Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ? »9. Est-ce cette sagesse du monde frappée de folie qui pourra juger du christianisme ? Sans nul doute jugera-t-elle faussement.

En occultant une partie des paroles du Christ, aussi difficiles soient-elles à expliquer selon la raison humaine, aussi désagréables soient-elles à entendre pour nous autres qui sommes encore englués dans le péché, on risque de faire du message du Christ lettre morte. Aussi, « pour que ne soit pas réduite à néant la croix du Christ »10, les chrétiens doivent aussi parler du péché et de la mort. Car s'il n'y a pas de mort, il n'y a pas non plus de résurrection. « Jésus leur répondit : La voici venue l'heure où le Fils de l'homme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; s'il meurt, il porte beaucoup de fruit »11. Et s'il n'y a pas de péché, il n'y a pas non plus de Rédemption. Et le sacrifice du Christ sur la croix a été vain. « Si nous disons : Nous n'avons pas de péché, nous nous abusons, la vérité n'est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, Il est assez fidèle et juste pour remettre nos péchés et nous purifier de toute injustice. Si nous disons : Nous n'avons pas péché, nous faisons de Lui un menteur, sa parole n'est pas en nous »12. Or le Christ nous a sauvé en nous guérissant du péché et de la mort. Sa mort à ouvert aux hommes par Sa résurrection le chemin de la vie éternelle, et Son sacrifice nous a purifié de nos fautes.

Que le péché soit appelé péché et la résurrection résurrection !

Déjà de son temps, Pascal récriait contre certains jésuites qu'il accusait de corrompre la règle des mœurs et de remplacer dans leur morale l'Évangile par la raison : « C'est par cet horrible renversement qu'on a vu ceux qui se donnent la qualité de Docteurs et de Théologiens, substituer à la véritable morale, qui doit avoir pour principe que l'autorité divine et pour fin que la charité, une morale toute humaine, qui n'a pour principe que la raison »13.

Et la chose reste encore d'actualité. Le sage l'a dit : rien de neuf sous le soleil ! Le Pape Jean-Paul II n'a-t-il pas été obligé dans une imposante lettre encyclique, Veritatis Splendor, de rappeler à l'ordre les docteurs en morale de l'Église ! Ces derniers, en effet, n'ont-ils pas déjà esquisser ce glissement de langage très parlant, en substituant au terme de morale celui plus conciliant d'éthique ? Le politiquement correct en théologie poursuit son parachèvement des mots jusqu'à l'insignifiance du sens.

Que le péché soit appelé péché et la résurrection résurrection !


Vers une religion égalitaire


Mais le politiquement correct ne fait pas que laminer le langage, il est fort d'une tendance générale à l'égalitarisme.

Tous sont égaux entre-eux et tout est égal devant Dieu. On retrouve ici merveilleusement l'apocatastase, qui convient parfaitement à notre époque sevrée d'égalité. « Dieu sauvera les hommes quels qu'ils soient ! », déclarent nos contemporains. Et au sein de l'Église, nombreux sont les fidèles devenus incapables de penser autrement le salut. N'entend-on pas dire par des chrétiens que toutes les religions se valent ! La première question que je serai curieux de leur poser est la suivante : « Pourquoi alors êtes-vous ou restez-vous chrétiens, s'il n'y a pas plus de vérité dans le christianisme qu'ailleurs ? ». Mais il est vrai, si tout se vaut, que telle position est aussi favorable que telle autre. Ainsi le chrétien peut tranquillement rester chrétien. Nous remarquerons, toutefois, qu'à ce régime, beaucoup de chrétiens sont tentés d'aller voir ailleurs pour trouver une religion plus ferme et plus certaine d'elle-même. Les églises se vident... Dans les sables mouvants des prêches actuels des clercs, on s'enlise, on ne s'élève pas. Tel est ce christianisme sans saveur et devenu sans valeur.

« Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi va-t-on saler ? Il n'est plus bon qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens »14.

Le dénigrement actuel de la foi chrétienne n'est que la conséquence de cette perte du sens du sacré et du mystère de la foi au sein de l'Église. La responsabilité des clercs est incalculable ; eux qui osent dire, et je les ai entendu maintes fois le dire, que l'on pouvait être sauvé sans avoir le souci de Dieu du moment qu'on avait celui de ses frères. Mais quel est cet amour du prochain qui méprise l'Auteur même du bonheur que l'on désire pour autrui ? Cet amour sans Dieu du prochain n'est-il pas, tout compte fait, la négation du vrai bonheur, car pour ces gens là le bien être présent d'autrui est préférable à son salut éternel ? Et puis, ne va-t-on pas jusqu'à maudire Dieu s'Il ne sauve pas tous les hommes ? Et cet amour du prochain, qui va jusqu'à la haine de Dieu, serait admirable ! Quelle perte de sens ! Ceci n'est que langage de fous. Aussi, avec Pascal, j'accuse certains clercs d'avoir jeté le trouble parmi le troupeau en frappant le christianisme d’imbécillité, l’aseptisant, le travestissant, le trahissant.

« Quoi ! mes Pères, vous imprimez, avec privilège et approbation de vos docteurs, qu'on peut être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu, et vous fermerez la bouche à ceux qui défendront la vérité de la foi, en leur disant qu'ils blesseraient la charité de frères en vous attaquant, et la modestie de chrétiens en riant de vos maximes ? »15

Mais aujourd'hui dans l'Église, la charité ne s'exerce plus au nom de la Vérité mais au nom de l'égalité. Il semble de nos jours qu'il ne faille pas violenter la conscience erronée de tous ceux qui croient en l'apocatastase. Mais il faudra bien à un moment ou à un autre avoir le courage de leur dire la vérité au sujet des fins dernières, et leur rendre les moyens de s'acquitter chrétiennement de l'enjeu de leur existence. La charité veut-elle qu'on laisse les gens prisonniers de l'erreur et du mensonge ? N'y a-t-il pas danger de mort ? Et qu'est-ce que la mort corporelle au regard de la mort spirituelle ?

« Étrange zèle, qui s'irrite contre ceux qui accusent des fautes publiques, et non pas contre ceux qui les commettent ! Quelle nouvelle charité, qui s'offense de voir confondre des erreurs manifestes par la seule exposition que l'on en fait, et qui ne s'offense point de voir renverser la morale par ces erreurs ! Si ces personnes étaient en danger d'être assassinées, s'offenseraient-elles de ce qu'on les avertirait de l'embûche qu'on leur dresse ; et, au lieu de se détourner de leur chemin pour l'éviter, s'amuseraient-elles à se plaindre du peu de charité qu'on aurait eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins ? S'irritent-ils, lorsqu'on leur dit de ne pas manger d'une viande, parce qu'elle est empoisonnée, ou de ne pas aller dans une ville, parce qu'il y a de la peste ?

« D'où vient donc qu'ils trouvent que l'on manque de charité quand on découvre des maximes nuisibles à la religion, et qu'ils croient au contraire qu'on manquerait de charité de ne pas découvrir les choses nuisibles à leur santé et à leur vie, sinon parce que l'amour qu'ils ont pour la vie leur fait recevoir favorablement tout ce qui contribue à la conserver, et que l'indifférence qu'ils ont pour la vérité fait que non seulement ils ne prennent aucune part à sa défense, mais qu'ils voient même avec peine qu'on s'efforce de détruire le mensonge ?

« Qu'ils considèrent donc devant Dieu combien la morale que vos casuistes répandent de toutes parts est honteuse et pernicieuse à l'Église ; combien la licence qu'ils introduisent dans les moeurs est scandaleuse et démesurée ; combien la hardiesse avec laquelle vous les soutenez est opiniâtre et violente. Et s'ils ne jugent qu'il est temps de s'élever contre de tels désordres, leur aveuglement sera aussi à plaindre que le vôtre, mes Pères, puisque et vous et eux avez un pareil sujet de craindre cette parole de saint Augustin sur celle de Jésus-Christ dans l'Évangile : Malheur aux aveugles qui conduisent ! malheur aux aveugles qui sont conduits ! »16

L'égalité en est arrivée à ce point qu'on ne la désire de fait le plus souvent que pour soi par envie du bien d'autrui, et qu'on en vient autrement à nier tout sentiment particulier de préférence et d'élection par Dieu de certains hommes. Car réfléchissons un peu : qui peut affirmer aimer tous les hommes sans aimer particulièrement et de façon privilégiée un de ses frères ? L'élection de l'amour est véritable si elle s'exerce de sujets à sujets, dans la connaissance vécue d'une relation réelle. L'égalité de l'élection de tous n'est qu'une abstraction, qu'un désir intellectuel mais non sensible. Commençons donc par aimer en vérité ce frère que nous pouvons connaître plutôt que tous, qui n'est personne en particulier et que d'évidence nous ignorons. L'égalité est un songe, l'amour est réel.


Une offensive contre le dogme


Dans cette seconde partie de l'apocatastase en tant que crise spirituelle, nous aborderons la question de la position des clercs et des théologiens d'aujourd'hui. Leur position, comme nous le verrons, pour la plupart d'entre eux, est loin d'être limpide au regard du dogme, et même, peut-elle apparaître plus que tendancieuse, voire franchement subversive. Les loups sont dans la bergerie s'écrieront certains. Le sage, lui, sait qu'il n'y a rien de neuf sous le soleil. La controverse de l'apocatastase ne date pas d'aujourd'hui.

Il faut également comprendre que depuis que l'Église existe, elle a été en proie à toutes sortes d'attaques, tant de l'extérieur que de l'intérieur. Ce qui pourrait cependant avoir changé, c'est la capacité de l'Église à diagnostiquer le mal dont elle souffre et à en extirper les racines.

Nombreuses sont les personnes qui parlent au nom de l'Église, mais comme le rappelle Saint Jean, « déjà maintenant beaucoup d'antichrist sont survenus »17. Au long de son histoire, les crises n'ont pas été épargnées à l'Église. Des hommes qui se disaient attachés à elle, l'ont sournoisement combattue. Cette lutte est en soi mystérieuse et l'Apôtre Jean traduit, en des termes énigmatiques mais sans équivoques dans l'opposition qu'ils dénotent, ce paradoxe d'après lequel, c'est en son propre sein que l'Église a connu ses pires ennemis :

« Ils sont sortis de chez nous, mais ils n'étaient pas des nôtres. S'ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Mais il fallait que fût démontré que tous n'étaient pas des nôtres »18.

Quelle terrible conclusion que celle où Jean déclare que tous n'étaient pas des nôtres. L'apocatastase n'y résiste pas ! « Tous n'étaient pas des nôtres », affirme l'apôtre préféré du Christ.


L'orgueil des théologiens


J'ai eu l'occasion de rencontrer un frère dominicain pour qui l'apocatastase était une conviction d'évidence et de foi. À l'époque, alors que je ne cherchais qu'à me renseigner sur le sujet, sa position ne m'aurait guère embarrassé si ce n'était cette arrogance dont elle se vêtait. Il y avait dans les propos de ce frère un tel mépris pour le commun des fidèles, qu'une sensation aiguë de malaise m'interdisait de prêter foi à sa conviction. Bien pire, la discussion que nous eûmes tourna vite à l'accrochage...

Le frère commença par m'expliquer que tous les hommes et même le Diable étaient d'ors et déjà sauvés. Ce que je n'eus pas beaucoup de difficulté à identifier comme étant une proposition superbement synthétique de l'apocatastase. Bien que mon intention au départ ne fût nullement de chercher querelle, je m'étonnais rapidement de la tournure de l'échange. À titre de complément d'information, je demandais respectueusement au susdit frère comment il parvenait à concilier une telle vision de l'apocatastase avec la condamnation qu'en faisait l'Église ? Ce à quoi il me répondit méchamment et comme si j'eusse été complètement stupide que l'Église n'avait jamais parlé contre l'apocatastase ! Je cédai alors à l'impatience et me ruai sur le fameux catéchisme de 1992 pour justifier mon assertion sur la condamnation de l'apocatastase. L'article du catéchisme invalidant la thèse de la restauration universelle sous les yeux, le frère ne réfuta cependant pas ce qui noir sur blanc était écrit de façon indélébile et manifeste, mais, prenant de grands airs, il dédaigna accorder le moindre crédit d'intelligence à ce texte. Ce n'était, selon lui, que piètre vulgarisation tout juste bonne pour les fidèles peu instruits et peu évolués dans l'ordre de la foi. Il ne faisait aucun doute, toujours selon lui, que le théologien était au-dessus de telles définitions réductrices et impropres à rendre la profondeur des choses divines. Ah !

Après un court moment de stupéfaction que vous me concéderez, je cédai ensuite à une subite colère. Ce fut comme une révélation : le Christ n'a que peu apprécié les théologiens de son temps, et c'est aux petits qu'Il aimait s'adresser. Mon dominicain, semble-t-il très instruit, m'apparut alors très pharisien. Je lui envoyai sans plus attendre les paroles du Christ dans les gencives : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché la vérité aux sages et aux savants et de l'avoir révélé aux tout petits »19. Le ton monta et nous rompîmes finalement toute discussion, tous deux fort fâchés, il va sans dire.

Ce qui me stupéfie encore, même avec le recul, c'est l'orgueil du théologien et son mépris pour le fidèle qu'il a normalement la charge d'éclairer sur les mystères de la foi, surtout lorsqu'il est prêtre de surcroît.

Le fossé n'est-il pas devenu impraticable entre le théologien et le fidèle ? Le théologien communique-t-il encore avec le peuple de Dieu ? ou ne parle-t-il plus que pour les intelligences universitaires qui le cooptent et le distinguent ? Peut-être est-ce tant mieux : le mépris d'une certaine façon limite la contagion des erreurs...

Ainsi beaucoup de théologiens se placent-ils au-dessus des définitions données par l'Église. Or le catéchisme le rappelle au n° 88 : « Le Magistère de l'Église engage pleinement l'autorité reçue du Christ quand il définit des dogmes, c'est-à-dire quand il propose, sous une forme obligeant le peuple chrétien à une adhésion irrévocable de foi, des vérités contenues dans la Révélation divine ou des vérités ayant avec celles-là un lien nécessaire ». On mesurera ainsi la présomption, la désobéissance et l'aveuglement orgueilleux de ce frère dominicain dont je viens de mentionner les prises de positions contraires au dogme.

D'une certaine façon, cependant, le dogme connaît bien les ennemis de l'Église : il a pratiquement toujours été défini en réaction à une proposition hérétique. Ainsi le dogme répond par sa définition à l'hérésie sur un terrain intellectuel où les savants orgueilleux et hérétiques ont entraîné les questions d'ordre de foi. Si les hérétiques se trouvent maintenant face à des définitions incontournables, ils n'ont à s'en prendre qu'à eux-mêmes qui ont voulus les premiers raisonner les mystères de la foi. L'Église ne pouvait pas se permettre de laisser attaquer la foi par l'intelligence, sans prouver qu'elle pouvait faire également et magistralement usage des lumières de l'intelligence pour défendre sa croyance en ce Dieu fait homme, Jésus-Christ, et en tout ce qu'il enseigna.

Mais ce combat ne doit pas être réduit au seul niveau intellectuel, qui dans la vie de foi n'est pas tout. La foi, c'est aussi et surtout une relation à Dieu. Les premiers théologiens de l'Église étaient avant tout de grands mystiques. C'est l'intellectualisme qui ruine aujourd'hui la théologie. Et pour tout dire, l'intellectualisme est encore loin de reconnaître son ridicule et sa vanité.

Au milieu d'un long développement théologique, semble-t-il complet et sans faille, un autre théologien que notre frère dominicain, cette fois-ci un orthodoxe, -il faut varier les plaisirs ! -, donne dans la bêtise cruelle. Son mépris ne l'épargne pas d'être ridicule, et c'est justice.

Le Père Alexandre Turincev, c'est le nom de notre homme, ne craint pas en effet de déclarer avec mépris que notre Seigneur parlait en s'adaptant au niveau de ceux qui l'écoutaient. Ah, bon ! Ce doit être pour ça alors que tant d'exégètes réputés et de théologiens éminents s'acharnent depuis plus de deux mille ans à comprendre les paroles du Christ et qu'ils s'émerveillent devant l'insondable richesse jamais tarie de Sa sagesse. Quant au Père Turincev, il comprend, si j'entends bien sa distinction, plus qu'il ne faut les paroles du Christ, ce qui ne manquera certainement pas de nous étonner. Ainsi, on ne saurait trop répéter, poursuit le théologien orthodoxe, que les paraboles de la séparation du bon grain et de l'ivraie, des brebis et des boucs, ne sont que des images, des symboles. Il ne faut pas les comprendre dans un sens littéral, simplifié. Soit je suis idiot, soit c'est à ne plus rien y comprendre ; car le théologien nous dit dans le même passage que le Seigneur parlait simplement aux foules, mais qu'il ne faut pas entendre Ses paroles dans un sens littéral, simplifié. Qu'est-ce à dire ? Comment peut-on parler simplement sans parler littéralement ? Quelque chose m'échappe... Un parler concret serait-il plus difficile de compréhension qu'un langage symbolique ? Et si les paraboles dites par le Christ ne sont que des images, où se situe leur sens profond, car le Christ n'a pas parlé pour ne rien dire ? Enfin, bref, toujours est-il que les petites gens devaient être bien bêtes et les théologiens si éclairés que Jésus-Christ fustigea tant ces derniers et rendit grâce à Son Père d'avoir fait connaître la Vérité aux plus petits d'entre Ses frères : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux savants et de l'avoir révélé aux tout petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir »20.

Les propos du Père Turincev sont tirés d'un article écrit par lui dans la revue Contacts, intitulé : Une approche de l'eschatologie orthodoxe21.

En définitive, ce qui choque et devient vite intolérable, c'est que des clercs et des théologiens usent de leur statut contre la foi de l'Église.

Quant à savoir d'où vient le mal, il n'est pas difficile d'y voir là le résultat de l'orgueil. Beaucoup trop de théologiens sont travaillés par le syndrome gnostique. L'apocatastase est pour eux une science cachée, que seuls les parfaits qu'ils sont dans la compréhension de la foi posséderaient, et que le peuple, en attendant d'être mieux éduqué, ne doit pas connaître. On retrouve ici ce qui au premier chapitre de ce livre avait été mis en lumière au regard de certaines déclarations d'Origène, de Saint Grégoire de Nysse, de Saint Grégoire de Nazianze et de Saint Maxime le Confesseur. Du reste, si les clercs continuent comme ils le font à ne pas transmettre l'intégralité du message du Christ, le christianisme authentique lui-même finira par devenir une gnose, un enseignement réservé, connu des seuls chanceux ayant eu une connaissance non tronquée de son contenu !


Un complot au sein de l'Église ?


Cette tendance que nous avons décelée chez les clercs à ne pas donner l'intégralité du message du Christ, soit à admettre l'apocatastase pour vraie, est-elle simplement conjoncturelle ou bien découle-t-elle d'une volonté réfléchie et prosélyte ?

Existe-t-il au sein de l'Église une nouvelle culture religieuse contraire aux enseignements traditionnels de l'Église ? L'apocatastase, plus qu'une folle espérance, n'est-elle pas surtout une thèse élaborée pour dynamiter les dogmes de l'Église ? En un mot, y a-t-il complot ?

Nous avons déjà parlé du livre du théologien cardinal Urs Von Balthasar, L'enfer, une question. Nous allons y revenir maintenant pour voir combien un théologien reconnu et apprécié dans l'Église, joue en fait, quant à notre sujet de l'apocatastase, un jeu dangereux. Pour commencer, Urs Von Balthasar remet en cause l'héritage théologique augustinien. Il accuse en effet Saint Augustin d'avoir fait infléchir sinistrement la définition dogmatique de l'enfer. Il s'agit en particulier du chapitre XXI de la Cité de Dieu, déjà cité au chapitre III de notre étude. Urs Von Balthasar ne semble pas pouvoir digérer ce texte. À l'en croire, c'est même au manichéisme, auquel s'attacha un temps Saint Augustin, que nous devrions cette vision si redoutable de l'enfer. En somme, à écouter le théologien cardinal, le dogme de l'enfer retenu par l'Église serait issu de l'hérésie, farci d'un manichéisme dont il relèverait par l'intermédiaire d'un Saint Augustin point tout à fait revenu, même après sa conversion au catholicisme, de ses erreurs de jeunesse. Je concéderai toutefois le droit à Urs Von Balthasar de tirer sur l'auréole de Saint Augustin puisque moi-même j'égratigne celle de Saint Grégoire de Nysse. À chacun ses têtes... Cependant, je rappellerai au lecteur, qu'au sujet de l'apocatastase, Saint Augustin est dans l'orthodoxie de la foi tandis que Saint Grégoire de Nysse ne s'y trouve pas. Bref, écoutons Urs Von Balthasar nous expliquer comment depuis Saint Augustin l'enfer est passé d'une possibilité réelle à une certitude objective : « Ses dix ans de manichéisme y sont-ils pour quelque chose ? Laissons cette question pour le moment. En tout cas, son opinion a jeté une telle ombre sur l'histoire de la théologie en Occident, au point que les mises en garde de la Bible contre l'insouciance devant notre destinée ultime se sont métamorphosées – disons-le : ont été véritablement gommées – pour devenir des informations sur l'issue du jugement de Dieu qui nous attend »22.

Ce livre, qui est le dernier du théologien cardinal, apparaît très révélateur d'une entreprise in extremis de sauver, la mort approchant, la foi des chrétiens en leur laissant penser que tous les hommes iront au paradis. Sur ce point peut-être le cardinal a-t-il raison : c'est de penser que la foi de ses contemporains ne supporterait plus la doctrine officielle de l'Église, et plus particulièrement en matière de fins dernières. Mais encore une fois, nous étions prévenus de cela de longue date. Déjà Saint Paul aux premiers temps de l'Église, alors qu'il rappelait à Timothée ses obligations de pasteur, prophétisait le rejet des enseignements du Christ :

« Je t'adjure devant Dieu et devant le Christ Jésus, qui doit juger les vivants et les morts, au nom de son Apparition et de son Règne : proclame la parole, insiste à temps et à contretemps, réfute, menace, exhorte, avec une patience inlassable et le souci d'instruire. Car un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais au contraire, au gré de leurs passions et l'oreille les démangeant, ils se donneront des maîtres en quantité et détourneront l'oreille de la vérité pour se tourner vers les fables »23.

Est-ce bien le rôle d'un théologien de faire des concessions à ses contemporains que la doctrine irrite ? À moins que lui-même soit irrité par la doctrine ? Son rôle est, au contraire, d'insister à temps et à contretemps , que cela plaise ou non, pour dire la vérité du Christ. Et l'enfer, qu'on le veuille ou non, fait parti des choses contre lesquelles le Christ nous met en garde. S'il n'y avait pas de danger mortel, aurait-Il pris la peine de nous avertir ?

On notera dans le livre de Urs Von Balthasar la différence de discours entre son chapitre introductif, où le théologien prend grand soin de rappeler qu'il condamne l'apocatastase, et son dernier chapitre, intitulé apokatastasis, au cours duquel il se fait l'agent publicitaire de l'apocatastase. N'y a-t-il pas ici la même hypocrisie que celle qu'il relevait fièrement chez Saint Maxime le Confesseur, et grâce à laquelle ce dernier a permis, tout en condamnant une certaine forme d'apocatastase, d'en faire passer à travers les âges l'erreur fondamentale ? Ainsi, Urs Von Balthasar, comme tous ces théologiens qui savent que l'Église condamne l'apocatastase, ne l'enseigne pas ouvertement, mais ne craint pas de dire qu'il a pour maître Saint Grégoire de Nysse ou Saint Maxime le Confesseur par exemple, des hommes qui prêchèrent effectivement l'apocatastase. Et n'espérons pas que ce soit par dévotion que les théologiens d'aujourd'hui leur sont attachés mais bien par calcul contre le dogme de l'Église.

De la sorte, sous le couvert de nuances mensongères, l'apocatastase a fait son chemin, d'Origène à Saint Grégoire de Nysse ouvertement, relayée hypocritement puis secrètement par Saint Maxime le Confesseur, pour être à nouveau transmise par Scot Erigène aux siècles suivants... La filiation des théologiens comploteurs rebondit encore de nos jours avec de nouveaux émules de formules que l'Église n'a jamais cessées de condamner. Rien de neuf sous le soleil !

Parmi les théologiens et philosophes chrétiens célèbres, Urs Von Balthasar n'est pas le seul à avoir flirté avec l'apocatastase. Jacques Maritain, qui réintroduisit l'étude du thomisme, et malgré les enseignements contraires à ce sujet du Docteur Angélique, prêcha ouvertement la restauration universelle. Dans son dernier livre, Approches sans entraves, Maritain expose sans sourcilier l'apocatastase du démon, au point que Jean Elluin parle avec bonhomie du « bon Diable final de Maritain »24. Maritain, dont le procès en béatification est en cours à Rome depuis 1993, et bien qu'il ait à son compte de nombreux mérites, accuse une méchante déviance hétérodoxe sur le sujet de l'apocatastase. N'a-t-il pas écrit : « Puisque l'éternité épuise tous les temps, il faudra bien qu'à un certain moment les lieux bas des Enfers soient vidés. S'il en est ainsi, Lucifer sans doute sera le dernier changé. Pendant ce temps il sera seul dans l'abîme, et se croira le seul condamné aux tourments sans fin, et son orgueil sera sans bornes. Mais pour lui aussi on priera, on criera. Et à la fin lui aussi sera restitué au bien, dans l'ordre de la seule nature, rendu malgré lui à l'amour naturel de Dieu, porté par miracle dans ces limbes dont la nuit brille d'étoiles. Il y reprendra son office de prince, réprouvé toujours, au regard de la gloire ; aimé de nouveau, au regard de la nature. Tombé, il l'est toujours, humilié toujours : car il avait été créé dans l'état de grâce, et maintenant il est réduit à la seule bonté de sa nature. Il contemple l'abîme infini qui sépare ces deux états. Il garde éternellement la cicatrice de ses blessures ; car il se souvient de ce qu'il a perdu, et qu'à présent il aime. Humilié toujours, mais humble maintenant »25. C'est à croire que les plus grandes intelligences chrétiennes de ce siècle soient tombées dans le panneau !

Autre surprise, et de taille, une autre grande figure du catholicisme, le Cardinal Yves Congar, qui rédigea l'avant-propos du livre posthume de Jean Elluin, écrit noir sur blanc qu'il ne croit pas au dogme de l'Église sur l'enfer : « Cette question m'a été posée aussi très souvent : croyez-vous à l'enfer ? et ma réponse a toujours été celle de l'auteur : quel enfer ? Il y en a un auquel je ne crois pas du tout, à savoir celui d'une peine éternelle, complètement vaine puisque n'aboutissant à aucune conversion ». Le Diable lui-aussi doit donc être converti, mais peut-être que le cardinal ne croit pas non plus en l'existence du Diable ? La négation d'un dogme par un cardinal, cela vaut toujours le détour... Et il s'agit bien d'une opposition catégorique au dogme défini par l'Église, puisque le cardinal cautionne le travail de Jean Elluin et qu'il se félicite que Dieu ait rappelé ce dernier avant la parution du catéchisme de 1992, où il aurait eu le cruel déplaisir de lire que l'enfer demeure l'enfer : « Le catéchisme catholique, récemment publié, reprend à la lettre et sans aucune tentative d'interprétation les textes bien connus du Nouveau Testament, en particulier Matthieu 25 : Allez, maudits, au feu éternel! Elluin essaye une autre interprétation de ce même texte et de beaucoup d'autres. Ce sont des hypothèses possibles, dont on devra désormais tenir compte. Toute sa tentative reste du domaine de l'hypothèse et du vraisemblable. De toute façon il me semble impossible d'avoir une idée précise de ce que peut être l'enfer. On ne peut que tâtonner et rester sur l'espérance et dans la certitude de la bonté de Dieu. L'auteur n'a pas connu le catéchisme susdit ; il sait maintenant ce qu'il en est, tandis que je reste dans l'incertitude et l'espérance »26. Rappelons tout de même qu'au n°88 du catéchisme, l'Église affirme que les dogmes qu'elle définit oblige le peuple chrétien à une adhésion irrévocable de foi, et cette obligation vaut tout autant pour un cardinal que pour le plus humble des fidèles.

Mais poursuivons, car le livre de Jean Elluin ne compte pas seulement un avant-propos mais également une préface. C'est le Père jésuite Gustave Martelet, cette fois, qui a préfacé l'ouvrage. Que nous raconte-t-il ? On s'en serait douté, il nie la portée irrémissible du mal du péché contre l'Esprit : « Mais, Dieu veillant toujours sur le pire d'entre nous, ce mal, pour terrible qu'il ait pu être en son auteur, n'aura pas, néanmoins, totalement étouffé celui-ci, ni sans mesure, corrompu. La suppression de ce mal, qu'on doit dire infernale, tant le repentir en sera douloureux, aura la profondeur et l'étendue du péché ainsi pénétré dans l'histoire, mais sans avoir à reléguer pour toujours le pécheur dans un tourment d'éternité »27. Surtout, le Père Martelet donne dans le terrible danger du rejet de Dieu auquel pousse l'apocatastase si on la réfute : « On l'évince [le supplice de l'enfer] en refusant cette vision maximaliste qui conduit à renier, comme indigne de nous, Celui qu'on devrait au contraire se réjouir d'adorer »28. Aïe ! Celui dont il parle, c'est Dieu ; aussi s'agit-il bien d'une révolte mal contenue contre Dieu, si l'enfer existait. Pour ne pas devoir haïr Dieu à cause de l'enfer, il faut rejeter l'existence de l'enfer défini par l'Église. Autrement, Celui qu'on devrait se réjouir d'adorer est indigne de nous. Évidemment, il fallait bien qu'un prêtre se fasse le juge de Dieu !

Voyez un peu le tableau si le soldat avait refusé, par un cas de conscience mal éclairé, d'exécuter la sentence prononcée par le roi Salomon lors du procès de l'enfant aux deux mères :

« Alors deux prostituées vinrent vers le roi et se tinrent devant lui. L'une des femmes dit : S'il te plaît, Monseigneur! Moi et cette femme nous habitons la même maison, et j'ai eu un enfant, alors qu'elle était dans la maison. Il est arrivé que, le troisième jour après ma délivrance, cette femme aussi a eu un enfant; nous étions ensemble, il n'y avait pas d'étranger avec nous, rien que nous deux dans la maison. Or le fils de cette femme est mort une nuit parce qu'elle s'était couchée sur lui. Elle se leva au milieu de la nuit, prit mon fils d'à côté de moi pendant que ta servante dormait ; elle le mit sur son sein, et son fils mort elle le mit sur mon sein. Je me levai pour allaiter mon fils, et voici qu'il était mort! Mais, au matin, je l'examinai, et voici que ce n'était pas mon fils que j'avais enfanté ! Alors l'autre femme dit : Ce n'est pas vrai ! Mon fils est celui qui est vivant, et ton fils est celui qui est mort ! et celle-là reprenait : Ce n'est pas vrai ! Ton fils est celui qui est mort et mon fils est celui qui est vivant ! Elles se disputaient ainsi devant le roi qui prononça : Celle-ci dit : Voici mon fils qui est vivant et c'est ton fils qui est mort ! et celle-là dit : Ce n'est pas vrai ! Ton fils est celui qui est mort et mon fils est celui qui est vivant ! - Apportez-moi une épée, ordonna le roi, qui dit : Partagez l'enfant vivant en deux et donnez la moitié à l'une et la moitié à l'autre. Alors la femme dont le fils était vivant s'adressa au roi, car sa pitié s'était enflammée pour son fils, et elle dit : S'il te plaît, Monseigneur ! Qu'on lui donne l'enfant, qu'on ne le tue pas ! mais celle-là disait : Il ne sera ni à moi ni à toi, partagez ! Alors le roi prit la parole et dit : Donnez l'enfant à la première, ne le tuez pas. C'est elle la mère. Tout Israël apprit le jugement qu'avait rendu le roi, et ils révérèrent le roi car ils virent qu'il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice. »29.

Comment la justice aurait-elle pu être manifestée si le soldat chargé de tuer l'enfant avait désavoué son roi en contestant la légitimité du premier ordre donné par le roi ? Le roi n'aurait jamais pu donner ce second ordre d'épargner l'enfant et de le rendre à sa mère légitime et aimante. Pire, la révolution aurait éclaté dans le palais, un serviteur s'étant rebellé contre son maître. Dieu sait comment séparer le bon grain de l'ivraie. Ne jugeons pas à Sa place. L'inquisition jugea à la place de Dieu, mais aujourd'hui encore, des prêtres comme le Père Martelet jugent à la place de Dieu. Car à suivre le Père Martelet, c'est la rébellion : le serviteur se retourne contre le Maître. Les esprits s'échauffent et les pires sentences apparaissent aussi follement que dangereusement. Le Père Alexandre Turincev, dont nous avons déjà parlé, dans une provocation monstrueuse, ne déclare-t-il pas : « Que tous mes frères soient sauvés avec moi ? Ou alors que je sois, moi-aussi, damné avec eux ! »30. C'est ça ! oh, folie ! Plutôt être damné que de savoir un homme non sauvé ! Quelle perversion ! C'est la révolte, et le Diable doit en rire, d'un rire de fou furieux.

Mais ne pensons pas avoir atteint là le sommet de l'incroyable dans la bouche d'un prêtre. Celui-là veut encore être sauvé et veut, quoique par un chantage affolant, que tous aillent au ciel. Mais il est des prêtres qui n'espèrent même plus le ciel car ils ne croient plus au Dieu du ciel.

« Cela vaut enfin pour notre désir lui-même d'être sauvés ! Demander à Dieu qu'il nous accorde le salut c'est encore avoir besoin de lui et se servir de lui comme d'une chandelle. Que de théologiens de l'intériorité qui nous ont prêchés une religion de diseuses de bonne aventure ! Maître Eckhart [Aïe ! encore lui...], quand il annonce la mort du Dieu utilitaire, nous place devant notre propre responsabilité ; il nous ôte un alibi. Nous voilà donc enfin libres de mener nous-mêmes notre vie, loin du Rival céleste : à force de découvrir combien Dieu est proche, l'existence est devenue entièrement profane, entièrement remise entre les mains de notre liberté. Dieu n'est plus un adversaire ; les rapports de force avec lui ont cessé ; il n'est plus une justification mais un aboutissement »31.

À quoi bon espérer un salut, si Dieu habite déjà et définitivement notre monde, dont il ne serait plus le dépassement mais l'aboutissement. Le Père Henri Jarrié n'explique-t-il pas que Dieu pas moins que nous n'est au-delà de la nature !

« Voilà pourquoi certains croyants, comme Maître Eckhart [décidément !], ont pu être panthéistes au nom même de l'authenticité évangélique. Ils refusent la conciliation hybride dont se glorifiaient les scolastiques : réunir sous un même nom, DIEU, le Seigneur de la Révélation chrétienne qui se communique au coeur de l'homme, et l'Être suprême, explication métaphysique du monde »32.

Ce qui me fait penser à un autre frère dominicain, - encore un ! -, que j'avais choqué en osant dire que le Christ est aussi le Créateur. Ne niait-il pas, ce frère, comme le Père Jarrié, la double nature du Christ, Dieu et homme, et Sa double action de Créateur et de Sauveur ?

Et vous, lecteur, vous n'appelleriez pas tout ça une crise spirituelle, par hasard ?

L'apocatastase, quel ravage dans les esprits !


1. Pape Benoît XIV, De la béatification des serviteurs de Dieu, livre 2, ch.32.

2. Pape Pie X, Encyclique Pascendi.

3. Isaïe 51.5

4. St Luc 1.51

5. St Luc 6.24-26

6. St Luc 6.20

7. St Luc 6.24

8. Allan Kardec, Le Livre des Esprits, n° 974.

9. Première épître de Saint Paul aux corinthiens, 1.18-20

10. 1 Co 1.17

11. Saint Jean, 12.23-24

12. Première épître de Saint Jean, 1.8-10

13. Pascal, Les Provinciales.

14. Saint Matthieu, 5.13

15. Pascal, Les Provinciales, XIème Lettre.

16. Pascal, Les Provinciales, XIème Lettre.

17. 1 Jn 2.18

18. Première épître de Saint Jean, 2.19

19. Saint Luc, 10.21

20. Saint Luc, 10.21

21. Contacts, n°54, 1966.

22. L'enfer, une question.

23. Deuxième épître à Timothée, 4.1-4

24. Quel enfer?, 1994.

25. Jacques Maritain, Approches sans entraves, éd. Fayard, 1973

26. Cardinal Yves Congar, avant-propos du livre de Jean Elluin, Quel enfer?

27. Père Martelet, préface du livre de Jean Elluin, Quel enfer?, 1994.

28. Id.

29. Premier Livre des Rois, 3.16-28

30. Contacts, n°54, 1966.

31. Père Henri Jarrié, La vie spirituelle, n°578, 1971.

32. Id.

 

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Ressources Internet:

- Urs Von Balthazar et l'apocatastase:
http://www.eleves.ens.fr/aumonerie/numeros_en_ligne/careme98/bourgeois.html
- Pour une théologie de l'espérance:
http://www.eleves.ens.fr/aumonerie/numeros_en_ligne/careme98/legendre.html
- L'enfer est-il théologique?
http://www.eleves.ens.fr/aumonerie/numeros_en_ligne/careme98/lavaud.html
- L'éternité des peines de l'enfer:
http://perso.wanadoo.fr/catholicus/Enfer/enfer9.html

- Article encyclopédiqueApocatastase en ligne:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Apocatastase

- La traduction du mot Apokatastasis et la question de la restauration de la Royauté d'Israël:
http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=649
- Gestes et déclarations du Christ à caractère apocatastatique
http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=497
- Le mystère de l’Apocatastase
http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=2757
- Qu'est-ce que l'apocatastase ?
http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=492
- Achat en ligne de l'Apocatastase:
http://www.docteurangelique.com/Tables/tableapo.htm
- Achat en ligne du livre au format électronique:
http://www.hypallage.fr/accueil_hypallage.html